Critiques

Petit guide pour disparaître doucement : Une chambre à soi

Khoa Lê

Félix-Antoine Boutin veut disparaître. Ou plutôt, il cherche un espace profond d’introspection. S’isolant du monde pour plonger dans un soi qui lui échappe, il renaîtra dans les joies du collectif. Spectacle identitaire minimaliste, tissé d’un univers symbolique forestier et animalier, plus proche de l’installation que du théâtre, Petit guide pour disparaître doucement jouit de belles images, mais d’un propos trop vaste, dans lequel on risque de se perdre.

Khoa Lê

«Je ne comprends pas de qui je parle lorsque je prononce je». Félix-Antoine Boutin débute sa pièce par cette phrase évoquant le mystère de sa propre identité. Ce pourrait tout aussi bien être Meursault, l’étranger qui se sent déconnecté de lui-même. Le metteur en scène partage d’ailleurs avec lui une vision assez sensuelle du monde, dans laquelle la nature est un refuge, un espace hautement signifiant. Mais à la différence du héros camusien, Boutin transforme peu à peu son sentiment d’étrangeté en un puissant goût pour le collectif. «Parce qu’il n’y a qu’un nous. Et qu’il est grand.Et qu’il ne se rapporte à rien. Il nous dépasse.», dit-il après un long chemin vers l’abysse, après avoir évoqué son vide intérieur et avoir décortiqué, en quelque sorte, l’échec de la famille. Intéressante perspective.

Il y a deux Félix-Antoine Boutin

On connaît Boutin comme metteur en scène. Ses spectacles les plus spectaculaires, parfois festifs (comme Orphée Karaoké), ont laissé voir un artiste épris d’excès performatifs et de grands rituels scéniques. Mais derrière ce metteur en scène inventif, il y a un auteur plus discret, dont l’écriture est existentialiste et intimiste. C’est celui-là que donne à voir la trilogie constituée des pièces Koalas, Un animal (mort) et maintenant Petit guide pour disparaître doucement.

Khoa Lê

Sa poésie, toujours minimaliste, est faite de phrases courtes et évocatrices, sous forme d’injonctions au je, au tu ou au il, puis au nous (un beau glissement). Des répliques pensées pour être toujours universelles et absolues, ouvertes à tous les possibles, vertigineuses à souhait. Philosophique en toute simplicité, la prose de Félix-Antoine Boutin nous permet de projeter sur ses mots nos propres significations, d’imaginer nos propres vertiges. Mais cela peut aussi nous perdre, nous garder dans un sentiment de flou, brouiller le propos, le diluer dans une masse informe, le rendre un peu fade, en édulcorer l’émotion et l’intensité. Une sorte d’aplatissement.

Au fond de la forêt

Prenons tout de même le temps de reconnaître la puissance symbolique de son univers. Par petites touches se déploie tout un imaginaire forestier, dans lequel vibrent les cieux et les océans: des espaces vastes qui évoquent la perte de soi dans l’infini. C’est aussi une faune aquatique et aérienne, dans laquelle oiseaux et poissons, animaux libres et dénués d’ego, font l’envie de l’homme. À cela, Boutin greffe des images de maisons dont les fondations sont friables comme le corps qui nous enveloppe et qui décline, ou de familles dysfonctionnelles dont on doit se départir pour mieux avancer. «Ton père s’est envolé dans le miroitement mouillé de ton visage. Tu t’es vu te volatiliser dans le reflet de ce que tu inventais.»

Khoa Lê

Cette orgie de symboles, ainsi qu’un certain imaginaire du feu qui consume tout, auraient pu donner lieu à un univers visuel foisonnant, même baroque. Il n’en est rien dans ce spectacle qui, après tout, se concentre sur la notion de disparition. La voix et l’écriture prennent plus de place que le corps et la présence humaine, dans une esthétique plus plastique que scénique, où les fantômes de tissu côtoient les petites maisons de papier.

Petit guide pour disparaître doucement

Texte, mise en scène et interprétation: Félix-Antoine Boutin. Scénographie: Odile Gamache. Éclairages: Julie Basse. Musique: Christophe Lamarche L. Conseillère aux mouvements: Danielle Lecourtois. Manipulations: Jérémie Desbiens. Une coproduction de Création Dans la Chambre, du Festival Actoral, de L’L Fondation et de l’Usine C. À la Chapelle jusqu’au 21 octobre 2017.

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