Critiques

Filles en liberté : Vivre avec son temps

Claude Gagnon

Méli a abandonné le cégep pour pouvoir sortir avec son professeur. Son objectif est de devenir mère au foyer, plus par paresse que par conviction. Le problème, c’est que son chum veut qu’elle se trouve un emploi. Elle décide donc de se lancer dans la «porn», mais pas n’importe laquelle, une porno révolutionnaire, où les actrices portent des cagoules pour préserver leur anonymat, et où les scènes sont destinées à redonner au Québec sa fierté.

Conçu à l’occasion d’une résidence d’écriture au Théâtre de la Manufacture, ce nouveau texte de Catherine Léger, Filles en liberté, met en scène trois jeunes femmes au début de la vingtaine, pressées par l’urgence de décider ce qu’elles vont faire de leur vie, et de la réussir. Ces «filles libérées» sont brillantes, mais désorientées, immatures et pleines de contradictions.

Claude Gagnon

Méli (Catherine St-Laurent) a beau être intelligente, son discours est parsemé de clichés, et l’assurance avec laquelle elle les assène la ridiculise. Quant à ses comparses, elles sont représentatives d’une société occidentale où il est essentiel de prétendre que tout va bien, même si on se noie de l’intérieur. Ainsi Chris (Clara Prévost) nie son syndrome de stress post-traumatique, tandis que Cynthia (Laetitia Isambert) se dope au Ritalin pour réussir à mener de front ses études et son travail. De leur côté, les personnages masculins (plus âgés) incarnent le choc des générations, avec un attachement à des valeurs qui semblent chose du passé: l’art et la culture (par opposition au divertissement), le romantisme, le nationalisme…

Ce qui frappe le plus dans cette pièce, c’est l’individualisme forcené des protagonistes. Toutes leurs actions et toutes leurs relations semblent régies par la recherche du profit individuel maximum, avec comme finalité ultime la reconnaissance sociale qui naît de la performance. Gagner ses matches de hockey, «scorer» dans ses examens universitaires, acheter un condo et une voiture, révolutionner la porno, se positionner comme un intellectuel en récitant des vers, etc.

Claude Gagnon

Malheureusement, tous ces personnages sont plus irritants qu’attachants, car trop caricaturaux. L’idée soi-disant révolutionnaire de Méli s’improvisant femme d’affaires est si grotesque qu’elle décrédibilise le personnage à nos yeux, sans apporter la touche d’humour désirée par l’auteure. En fin de compte, ce ne sont pas les qualités de Méli (son intelligence, sa fougue, sa franchise) qu’on retient, mais ses défauts, ce qui vient entraver les mécanismes d’empathie et d’identification.

Cette impression est accentuée par la mise en scène de Patrice Dubois, qui s’empêtre dans une volonté trop manifeste de souligner le caractère burlesque du texte. Dubois semble avoir utilisé toutes les recettes à sa disposition (musique évoquant l’imminence du désastre, tableau final décalé, intermèdes silencieux entre les scènes pour nous faire pénétrer dans l’intimité des personnages) sans que la mayonnaise prenne, et les comédiens, malgré leur talent, semblent ne pas savoir sur quel pied danser.

Filles en liberté

Texte: Catherine Léger. Mise en scène: Patrice Dubois. Scénographie: Odile Gamache. Costumes: Julie Breton. Éclairages: Julie Basse. Musique: Andréa Marsolais-Roy. Maquillage: Sylvie Rolland-Provost. Avec Hugues Frenette, Laetitia Isambert, Étienne Pilon, Clara Prévost, Christian E. Roy et Catherine St-Laurent. Une production du Théâtre PÀP. À la Licorne jusqu’au 2 décembre 2017.

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