Critiques

Voyage(s) : Tour de Babel

Joseph Elliot Israel Gorman

Avec sa dernière création, le metteur en scène Hanna Abd El Nour propose une «odyssée du Soi» qui traite de liberté, d’identité et d’utopie, mais qui demeure insaisissable. En fin de compte, cette expérience multidisciplinaire, plurilingue et déroutante laisse songeur.

Joseph Elliot Israel Gorman

Ça commence pourtant en douceur, dans une salle nimbée d’un épais nuage, onirique et enveloppant. Les protagonistes, Sylvio Arriola, Marc Béland et Stefan Verna (le plus discret, malgré son imposante présence physique) prennent place sur le tapis de «sable». Se dresse sur cette surface le dispositif d’éclairage, une tour métallique bardée de projecteurs. La musique et le chant en arabe de Radwan Moumneh (aussi connu sous le nom de Jerusalem In My Heart) s’envolent en mélopées du fond de la salle. Béland répond bientôt à ce chant par le sien, fait d’onomatopées et qui ressemble fort à un chant liturgique, mais inintelligible et personnel. Nous voilà prévenus, en quelque sorte, ce Voyage(s) va nous entraîner vers des territoires intérieurs, mémoriels et poétiques.

Affranchis de toute trame dramatique et au gré de tableaux essentiellement musicaux et dansés, les protagonistes (pas de personnages ici) suivent un itinéraire discontinu qui pourrait trouver son élan dans une phrase prononcée par Béland et qui revient en leitmotiv: «Deux mots, l’un n’est que la nuit, l’autre qu’un rêve.» Les voilà donc en mouvement pour montrer qui ils sont, parfois simultanément, toujours chacun de leur côté. Ils miment une fuite, creusent le sol, font le poirier, sont pris de spasmes inquiétants ou s’arrêtent et lèvent la main: pour prendre la parole? Pour signaler leur présence au monde? On ne sait. En tout cas, les voilà lancés tels Ulysse, Don Quichotte et Peer Gynt: trois mythiques voyageurs qui se sont tous un peu perdus en voulant se trouver et dont Hanna Abd El Nour s’est inspiré.

Joseph Elliot Israel Gorman

À aucun moment les trois acteurs-danseurs ne vont interagir. Manifestement un parti pris. Façon de faire comprendre que l’exploration de soi et la conquête de sa liberté sont forcément des épopées solitaires? Sans être très originale, voilà en tout cas une idée. La seconde serait que l’on ne peut poser de regard sur soi que rétrospectivement. Le spectacle abonde en retours en arrière. Arriola amorce un compte à rebours qui rejoue la trajectoire humaine en commençant par «j’ai 85 ans» pour finir avec «j’ai 18 ans». Les protagonistes se meuvent à reculons à maintes reprises. Béland revisite les films super 8 de son enfance par le truchement d’un éclairage stroboscopique, une époque où «les arbres étaient verts et il y avait infiniment à voir».

L’offrande de la compagnie Volte 21 est risquée, exigeante (le regard est constamment en déplacement entre les interprètes aux quatre coins de la scène) et très loin du spectacle festif annoncé dans le communiqué de presse. Que cette œuvre doive être appréhendée par les affects plutôt que l’intellect, soit. Mais alors on s’attendrait à une expérience sensorielle conséquente. Il y a ce tableau hallucinant où le visage de Sylvio Arriola éclairé de profil se transfigure, sa bouche devenant son oreille; on pense à certains portraits monstrueux de Francis Bacon. Il y a cette chanson de Moumneh, qui traverse le désert alors que les jours passent. De trop brefs instants. Demeure l’idée que l’identité et la liberté sont forcément mouvantes, insaisissables, composites et protéiformes, comme cette pièce elle-même… on s’en doutait un peu.

Voyage(s)

Direction artistique, dramaturgie et mise en scène: Hanna Abd El Nour. Chant, musique et son: Radwan Moumneh (Jerusalem In My Heart). Éclairages: Martin Sirois. Costumes: Fruzsina Lanyi. Avec Sylvio Arriola, Marc Béland et Stefan Verna. Une production de Volte 21. À la Chapelle jusqu’au 3 février 2018.

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