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Critiques

Écoutez nos défaites END : Force de frappe

Nicolas Descôteaux

Assem Graïeb est un agent des services secrets français usé par la guerre, chargé de retrouver Sullivan Sicoh, un ancien membre des commandos d’élite américainsqui a disparu des radars depuis sa dernière mission, l’exécution de Ben Laden. Est-il devenu fou, déserteur, trafiquant ? Graïeb doit le retrouver pour l’évaluer et, éventuellement, l’éliminer.

Dans le magistral roman de Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, l’histoire des deux hommes est entrecoupée du récit de trois autres grands guerriers : Hannibal et son armée éléphantesque, le général Grant, surnommé « le boucher » de la guerre de Sécession et Hailé Sélassié, empereur d’Éthiopie condamné à l’exil. L’adaptation pour le théâtre d’Agathe Bioulès et Laurent Gaudé se concentre sur la traque des deux hommes, tout en ayant conservé quelques allusions aux personnages de l’Histoire.

Nicolas Descôteaux

On connaît Laurent Gaudé pour Le Tigre bleu de l’Euphrate, mise en scène par Denis Marleau et superbement interprétée par Emmanuel Schwartz, qui fut présentée au Théâtre de Quat’Sous en avril 2018. Auteur d’une douzaine de pièces de théâtre et d’autant de romans (parmi lesquels Le Soleil des Scorta, prix Goncourt en 2004, et La Mort du roi Tsongor). Écoutez nos défaites END est la première adaptation d’un roman de Gaudé pour la scène. Le texte pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses : Quelle est la place de l’homme dans la guerre ? Peut-on mourir pour une cause ? Tuer pour elle ? Que fait-on, quand on obéit aux ordres ? Qu’est-ce que le courage ? Qu’apporte la victoire, la si dérisoire victoire après la bataille, quel prix a-t-elle, si ce n’est des milliers de morts de part et d’autre. Les guerres ne sont, au final, que des défaites : «Tous les grands vainqueurs ont une armée de morts qui marche derrière eux ».

Ces questions, on les retrouve déjà dans le premier livre de Gaudé, Cris, publié en 2001, qui fait parler des soldats de la Première guerre mondiale. Ils disent la cruauté et l’absurdité de la guerre, en décrivant la peur, le froid, la solitude, l’angoisse avant la bataille ; des hommes qui ne sont plus que des ombres d’eux-mêmes, qui se battent mais ne savent plus pourquoi, qui ont peur de mourir et peur de vivre aussi. Tout comme dans Écoutez nos défaites,le livre est une succession de monologues intérieurs, qui donnent un visage, une voix, une dimension intimes à la guerre.

Nicolas Descôteaux

Pour cette mise en scène, Roland Auzet (qui a présenté au Prospero Dans la solitude des champs de coton, en 2016) a imaginé entre les deux hommes des contacts via Skype et par téléphone cellulaire. Un immense écran recouvre tout le fond de scène. Gabriel Arcand, sur scène, dialogue avec les images projetées de Thibault Vinçon, l’homme traqué. Les gros, voire très gros plans qui y sont projetés perturbent parfois l’accès au texte et finissent par lasser. Dans le roman, les deux hommes se rencontrent à plusieurs reprises, à Beyrouth, Addis Abeba et d’autres villes de la guerre. Ici, les deux hommes ne s’affrontent qu’une fois, face à face. Ce sera la dernière.

Si Thibault Vinçon est totalement investi dans son personnage, Gabriel Arcand semble détaché du sien, sans grande conviction. La justesse et la précision de l’un soulignent les hésitations de l’autre. Un contraste intéressant, même s’il semble que la distance, mise entre les deux, par écran interposé, affadisse quelque peu le propos, alors que le dialogue est sculpté par la force de frappe des mots de Gaudé. Dans cet affrontement, deux solitudes se parlent, deux esprits brisés par les batailles qu’ils ont menées et auxquelles il faut bien trouver un sens.

Dans la pièce comme dans le roman, cette citation du poète Mahmoud Darwich revienten leit-motiv : « Ne laissez pas le monde vous voler les mots ». Il faut lire Gaudé. Tout l’œuvre de Gaudé. Et si le spectacle ne donnait que l’envie de le faire, ce serait déjà gagné sur toute la ligne…

Écoutez nos défaites END

D’après Laurent Gaudé. Adaptation d’Agathe Bioulès et Laurent Gaudé. Mise en scène et musique de Roland Auzet. Avec Gabriel Arcand et Thibaut Vinçon. Lumières : Nicolas Descôteaux. Assistante aux costumes et à la scénographie : Fruzsina Lanyi. Intégration vidéo : Pierre Laniel. Une production de Act Opus et du Groupe de la Veillée, présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 22 septembre 2018.

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