Critiques

Le reste vous le connaissez par le cinéma : beaucoup de bruit pour rien

Yanick MacDonald

Un texte de Martin Crimp traduit et mis en scène par Christian Lapointe, cela s’annonce comme une aubaine, le genre de spectacle que l’on n’a pas peur de recommander à tout son entourage avant même la première représentation. Après l’avoir vu, en revanche, on est contraint de réviser ses positions.

On sait Lapointe capable de toutes les audaces en matière de mise en scène. Si sa lecture d’une autre pièce de Crimp, Dans la République du bonheur, nous plongeait avec une sorte de joyeuse surprise dans un kitsch à tendance chaotique, on franchit ici une nouvelle étape dans la mise en scène du grotesque.

Yanick MacDonald

Dès le départ, le ton est donné : la tragédie grecque, c’est comme la cour d’école, un lieu où des gamins immatures se disputent un coin du terrain de jeu, où on laisse ses émotions déborder, car on n’a pas encore appris à les gérer.

Accoutrés comme des enfants qui se seraient bidouillé un costume de gladiateur au moyen d’objets divers dénichés dans le fond d’un placard, les deux frères, Polynice (Jules Ronfard) et Étéocle (Gabriel Szabo), se disputent le trône qu’ils avaient pourtant convenu d’occuper en alternance après que leur père Œdipe se fut crevé les yeux, apprenant qu’il avait, sans le savoir, épousé sa mère, Jocaste (Nathalie Malette).

Comme dans la tragédie d’Euripide, Les Phéniciennes, dont il s’inspire, Crimp résume en deux mots l’intrigue (« Tout le monde sait ça ») puis met l’accent sur les perspectives des membres de la famille royale : Antigone (la sœur), Jocaste (la mère), Créon (l’oncle), Térésias (le devin) et Ménécée (le cousin). Quant au chœur des Phéniciennes, il est ici incarné par un groupe de filles qui ne se contentent pas de commenter l’action mais dictent leurs actions aux personnages, rejouent les scènes à leur manière, et, tel le sphinx, posent des questions alambiquées vouées à rester sans réponse. Elles sont à l’image de la société dans laquelle nous évoluons, affirmatives et péremptoires, nous bombardant d’informations que nous n’avons pas le temps de traiter, et se donnant perpétuellement en spectacle.

Yanick MacDonald

Ce que nous dit la pièce, c’est que, depuis la Grèce antique, le monde n’a pas changé tant que ça : les citoyens sont toujours à la merci de gouvernants narcissiques qui les entraînent à leur perte, et on n’hésite pas à commettre les pires horreurs au nom de la justice.

On comprend que la mise en scène de Lapointe voulait souligner le ridicule de la course au pouvoir et de l’ambition démesurée, ainsi que la farce que constitue parfois la démocratie, mais le texte est littéralement noyé sous les vociférations des comédiens (dont certains avaient d’ailleurs la voix éraillée dès la première), au point qu’il est impossible de percevoir l’écriture raffinée qui fait habituellement le talent de Crimp. Ce choix dans la direction d’acteurs est si éprouvant que l’on accueille avec soulagement les intermèdes musicaux composés par Nicolas Basque, lesquels accompagnent fort adéquatement les projections vidéo de Lionel Arnould, silhouettes blanches sur fond noir de policiers d’intervention, véhicules blindés, et autres symboles de guerres et d’affrontements armés. Malgré ces brefs instants de répit, on sort de la salle épuisés, se disant qu’on ne retiendra rien d’autre de ce spectacle que son côté criard.

Le reste vous le connaissez par le cinéma

Texte : Martin Crimp. Traduction québécoise et mise en scène : Christian Lapointe. Dramaturgie : Andréane Roy. Avec Marc Béland, Florence Blain Mbaye, Lise Castonguay, Claudia Chillis-Rivard, Gabrielle Côté, Laura Côté-Bilodeau, Mellissa Larivière, Nathalie Mallette, Marie-Ève Perron, Ève Pressault, Éric Robidoux, Jules Ronfard, Paul Savoie, Gabriel Szabo. Assistance à la mise en scène : Emanuelle Kirouac. Décor : Jean Hazel. Lumières : Sonoyo Nishikawa. Vidéo : Lionel Arnould. Costumes : Elen Ewing. Musique : Nicolas Basque. Accessoires : Claire Renaud. Maquillages : Jacques-Lee Pelletier. Une coproduction Espace Go, Carte blanche et Théâtre français du Centre national des Arts, présentée jusqu’au 6 octobre 2018 au théâtre Espace Go.

2 commentaires

  1. Tout à fait d’accord: un désastre!

  2. Pas d’accord. C’etait Ludique, pertinent et percutant. Une tragédie qui sur-stimule le spectateur, déjà habitué à cette sur-stimulation par « la vraie vie en 2018 », en mettant tout sur un pied d’egalite. La force féminine émanant du chœur était inspirante. Ça criait beaucoup, mais il y avait beaucoup plus à observer que ces cris, les propos criés par exemple, ou le chaos émergeant de l’absurdite de certains conflits politiques. Ça haussait pas mal le ton pour rien au débat des chefs hier aussi, la politique, ça l’air que ca a encore besoin de tisane au miel le lendemain, qu’on soit en Grèce antique ou au 21e siècle, que voulez vous!

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