Critiques

Dialogue : Résolument mâle

DialogueChris Randle

Quatre interprètes sont assis, chacun sous un réverbère (des projecteurs) ; un cinquième vient les rejoindre et relancer l’attente. Ça commence plutôt bien. Le thème a été annoncé : comment se rencontrer et échanger, quand on ne parle pas la même langue, quand les signes de culture vous sont étrangers ? 

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Le corps pallie vite ces inconvénients. Par le langage non verbal — jeux de mains, de regards, imitations, compétitions et frôlements complices —, chacun distille sa petite chanson identitaire, ses tics personnels et ses poses séduisantes, et le jeu de la communication s’installe rapidement.

Mais le sujet chorégraphique s’épuise tout aussi vite. Le thème devient prétexte à déclinaison de clichés, sur le mode variant des savoirs-dansés de chaque interprète, qui sont réels et d’une beauté sophistiquée. Les rencontres sont établies, perdant leur nature improbable, et laissent place à des numéros suggestifs, physiquement intenses, mais redondants, occultant finalement ce qui devait servir de défi à la création. 

À défaut de climax

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Par une série de jeux de séduction, de parodies, de solos acrobatiques — on admirera là les moments les plus brillants, car on y oublie la juxtaposition des styles et leurs conventions et on y sent le plaisir de danser —, on voit des duos amoureux et ludiques et des scènes de groupe orchestrées, où on se souvient que le chorégraphe Wen Wei Wang, souvent invité à Montréal, est un expert de la perfection formelle, tant dans la précision des gestuelles que dans la direction de groupe. La pièce décline ainsi ses propositions de danse, jeune et gay. 

Clichés, quand même, ces danses de rue, ces tangos, ces ballets, ces portés, ce foisonnement de styles tour à tour trop éclairés, puis mis au noir, avec de jolis effets de discrétion, ou nimbés de fumée. N’en jetez plus! Cette idée bien pensante de la chorégraphie, même la plus léchée, ravira un public jeune, amateur de bars, de mode vogue et de culture drag, chers aux clubs seventies, forts en musique néo disco. 

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Deux danseurs exotiques, tous Canadiens qu’ils soient avec leur souche philippine, Justin Calvadores et Ralph Escamillan, font valoir leur agilité remarquable ; fluides, féminins jusqu’au port des talons aiguilles, ils font allusion à ce genre des danses par équipe où les partenaires se défient, dans ces saynètes appelées balls,et un jeu de chemise blanche, étalée, enfilée, ou quelque grand écart discret complètent l’exposition de leurs préférences vogue et queer

Deux danseurs caucasiens, Dario Dinuzzi et Andrew Haydock, exhibent leur blancheur musclée sous des éclairages sculpturaux, insistants et sexuellement chargés, poussés, mais pas jusqu’à la nudité. Arash Khakpour, originaire de Téhéran, fait valoir, outre sa stature de porteur, ses essais de street dance. Wen Wei Wang, venu de Chine et de la danse classique, les regarde avec admiration. Ensemble, ils esquissent aussi des formes allusives d’arts martiaux. Nul doute que ces danseurs ont tous des identités hybrides, multiples, croisées : ils ne s’affrontent guère que par leur degré de jouissance.

Clubs gays

wen wei danceChris Randle

« Danse de gogo boys », ai-je entendu soupirer en sortant de la salle. La « vogue », ou le voguing, est un style de danse urbaine, né dans les années soixante-dix dans des clubs gay de New York, où se retrouvaient des Latino-américains et des Afro-américains. Aujourd’hui, ce genre de danse est répandu partout dans les grandes villes, et il trouve aussi ses adeptes au cinéma. L’image de soi y est très présente, le décor aussi, et le clinquant des boîtes de nuit jadis populaires y est moqué et réapproprié dans un esprit kitsch décomplexé.

La séquence finale sur Dance me de Leonard Cohen m’a horripilée. Facile, cet accrochage des regards et des corps, livrés à la surface jeux populaires. Pourtant, danser avec aisance donne un plaisir sans honte à ceux et celles qui s’y adonnent. Le mouvement « Me too » libère peut-être cette platitude sans gêne ni violence, et ces gars qui aiment changer de genre et de traditions, au besoin dans une création sans nouveauté, ne s’encombrent pas non plus des préjugés.

Dialogue

Compagnie Wen Wei Dance. Chorégraphie : Wen Wei Wang en collaboration avec les interprètes. Interprétation : Justin Calvadores, Dario Dinuzzi, Ralph Escamillan, Andrew Haydock, Arash Khakpour. Conception sonore : Stefan Seslija. Mise en scène : Daniel O’Shea. Éclairages : James Proudfoot. Régie lumières : Jonathan Kim. Costumes : Linda Chow. Une production présentée à l’Agora de la danse, Espace Wilder, jusqu’au 23 mars.

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