Critiques

L’Énéide : Un périlleux périple

KemeidYanick Macdonald

Depuis la nuit des temps, des hommes, des femmes et des enfants ont quitté leur pays, cherchant ailleurs un avenir meilleur. Ce sont les migrations successives qui ont peuplé le monde. Actuellement, on vit une des plus grandes crises migratoires, une crise humanitaire et politique qui a perdu les élémentaires notions de dignité et de respect. C’est ce contexte qui a donné à Olivier Kemeid le désir de remonter L’Énéide, 12 ans après sa création à Espace Libre, avec une distribution différente et très diversifiée.

S’inspirant à la fois de l’épopée latine de Virgile, écrite il y a plus de 2000 ans, et de son histoire familiale (son grand-père a quitté l’Égypte pendant la révolution de 1952 pour s’établir au Québec), Kemeid raconte le périple d’Énée, qui se décide à quitter son pays, avec son père Anchise sur le dos, son fils nouveau-né dans les bras et quelques amis. Tout au long de ce voyage initiatique, de nombreuses épreuves l’attendent, à commencer par la mort de la mère du bébé dans la ville en flammes, puis celle de son père, noyé dans la tempête. Traversant mers et montagnes, déserts et catacombes, Énée et ses compagnons d’infortune se heurtent à la violence, à l’indifférence, à l’ignorance des humains. Ils luttent pour survivre dans la promiscuité des camps de réfugiés, et vont jusqu’à descendre aux enfers pour y retrouver Anchise, censé leur dire où aller…

Du demi-dieu (fils d’Aphrodite) de Virgile, Kemeid a fait un être humain, très humain, avec ses doutes, ses lâchetés, son désespoir. On sent dans l’écriture une volonté et une urgence de dire les choses, de mettre des mots sur les drames des exilés, des apatrides.

KemeidYanick Macdonald

Cependant, malgré un texte poétique et un sujet potentiellement porteur d’émotion, le spectacle ne parvient pas à convaincre. Car, si on salue la puissance du texte, la mise en scène, elle, se révèle laborieuse et sans grande inventivité, malgré les lumières soignées et très évocatrices de Julie Basse. La direction d’acteur n’a pas su donner une cohérence à l’ensemble et les niveaux de jeu et de langage, très inégaux, perturbent la réception de la pièce. Plusieurs scènes sont incompréhensibles, tant la diction de certain·es interprètes est confuse et trop rapide, un défaut qui, on le souhaite, se gommera au fil des représentations.

Les personnages, aux contours trop imprécis, contribuent à l’impression d’un flou artistique mal maîtrisé. Le langage gestuel est souvent approximatif et les corps empruntés (le paquet de chiffon figurant le nouveau-né qu’on se passe de bras en bras comme un sac de patates, l’infirmière embarrassée de son stéthoscope…), les ruptures de ton sont maladroites, pour ne pas dire gênantes (la scène de la plage, le bureau d’immigration…), cherchant désespérément un effet comique qui ne vient pas.

Avec un tel matériau, on aurait pu construire une œuvre épique, ambitieuse, brillante. On se demande pourquoi l’auteur s’est privé du regard d’une metteuse ou d’un metteur en scène, qui aurait certainement pu apporter une vision et un recul capables de transcender son histoire et de lui donner le souffle qu’elle mérite.

L’Énéide

D’après Virgile. Texte et mise en scène : Olivier Kemeid. Décor et costumes : Romain Fabre. Lumières : Julie Basse. Conception sonore : Larsen Lupin. Maquillage et coiffures : Amélie Bruneau-Longpré. Avec Étienne Lou, Anglesh Major, Igor Ovadis, Marie-Ève Perron, Luc Proulx, Philippe Racine, Sasha Samar, Mounia Zahram et Tatiana Zinga Botao. Une production des Trois Tristes Tigres, présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 28 septembre 2019.

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