Critiques

Mokatek et l’étoile disparue : Ode à la Terre-Mère

MOKATEKMarianne Duval

Les jeunes esprits risquent fort d’être marqués par cette première expérience au théâtre que leur offre la rentrée automnale. En réunissant leurs savoir-faire et leurs pratiques en théâtre autochtone et jeunes publics, les compagnies Ondinnok et Vox Théâtre ont en effet conçu un spectacle d’une belle richesse thématique et formelle, parfaitement adapté aux tout-petits, à partir de 2 ans et demi.

L’auteur et interprète Dave Jenniss, directeur d’Ondinnok, souhaitait leur faire connaître – ainsi qu’à leurs parents – la culture de son peuple, les Wolastoqiyik ou Malécites. Il y parvient admirablement avec ce conte empreint de l’imaginaire et de la spiritualité des Premières Nations, qu’on peut voir comme une ode à la Terre-Mère et à la majesté du territoire. Plusieurs mots en langue abénakise et malécite (ou wolastoq) se mêlent à la narration en français ; s’ils sont d’abord comme une musique à nos oreilles, on en vient à les comprendre dans le contexte de l’histoire toute simple de Mokatek, un garçon à la recherche d’une étoile, dont nous suivons la quête à travers bois.

Habiter le territoire

La pièce s’adressant à de très jeunes enfants, dont les différents groupes venus des garderies se tiennent gentiment par la main en grappes compactes, l’entrée en salle sera précédée de quelques mots sur la représentation et les consignes à respecter. Comme toujours à la Maison-Théâtre, l’accueil est impeccable, et tout ce petit monde se met en branle dans un ordre parfait pour rejoindre la tente lumineuse d’où nous parvient déjà le son du tambour, le souffle du vent et le chant des grillons.

La scénographie enveloppante est un véritable cocon : nous nous glissons dans une sorte de maison longue au milieu de laquelle brûle un feu (bien qu’il soit factice, une odeur de fumée nous mystifie) et nous nous installons aux quatre coins, désignés comme les points cardinaux du territoire : les enfants directement sur des fourrures, les adultes juste derrière, sur de petits bancs. L’aire de jeu est ainsi dessinée en croix, avec, au bout de chaque allée, une souche de bouleau servant de castelet. Au plafond, dans un ciel étoilé, des nuages cotonneux tamisent les éclairages.

MOKATEKMarianne Duval

Petite marionnette à tiges, Mokatek est un enfant qui a perdu sa mère, mais vit en harmonie avec la Terre-Mère : il est ami du castor et du héron, sait allumer un feu avec des pierres, s’amuse à poursuivre le lièvre et boit l’eau claire de la rivière (Wolastoqiyik signifie « le peuple de la belle rivière », nous apprend le programme). Le soir venu, il se confie à l’étoile du Nord et s’endort avec elle. Or, une nuit, son étoile disparaît. Il part à sa recherche, encouragé par la voix du vent, Pokjinskwes, incarnée sur scène par la musicienne et chanteuse Élise Boucher-Degonzague ; tel le bienveillant esprit d’un ancêtre, elle vante sa force et son courage : « Tu as l’âme du loup, le cœur du caribou… »

Suivre les traces de l’ours

D’une durée de 35 minutes, Mokatek et l’étoile disparue raconte un rituel initiatique, l’enfant apprenant à compter sur ses propres ressources et sur la cosmogonie autochtone pour apaiser son insécurité et sa solitude. La voix du vent établit des liens entre l’identité de Mokatek et la nature, où il puise son énergie. Le jeune garçon se servira d’elle, des animaux surtout, pour retrouver son étoile : le corbeau le transportera entre ses serres dans le ciel, le grand esturgeon lui fera chevaucher les flots de la rivière et lui dira de suivre les traces de l’ours…

MOKATEKMarianne Duval

Dave Jenniss manipule la marionnette du jeune personnage et celles de l’oiseau et du poisson. Il devient l’ours en enfilant des mitaines en forme de pattes jusqu’aux coudes et en grognant, puis le caribou en recouvrant toute sa tête d’un masque orné d’un panache, ce qui impressionne vivement le jeune public, saisi par cette interprétation qui convoque un bestiaire fascinant.

Le comédien est solidement accompagné par la voix chaude d’Élise Boucher-Degonzague qui, avec sa flûte ou ses percussions (tambour, bâton de pluie…), crée un environnement sonore envoûtant. Pleine de la magie de la nuit et de la forêt, la mise en scène de Pier Rodier met l’accent sur le plaisir de l’expérience sensorielle. À mes pieds, une gamine a assisté au spectacle paresseusement allongée sur la peau de bête ; parions qu’elle gardera de sa première sortie au théâtre un doux souvenir !

Mokatek et l’étoile disparue

Texte et interprétation : Dave Jenniss. Mise en scène : Pier Rodier. Chants et musique en direct : Élise Boucher-Degonzague. Scénographie : Julie-Christina Picher. Éclairages : Chantal Labonté. Marionnettes et accessoires : Manon Doran et Pier Rodier. Bande sonore : Michel Demers. Costume de Pokjinskwes : Danielle Boucher. Conseil en mouvements : Leticia Vera. Une coproduction d’Ondinnok et de Vox Théâtre, présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 29 septembre 2019.

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