Critiques

Numain : Troublantes manipulations

Stéphane CrêteCynthia Bouchard-Gosselin

Dans le cadre de la 8e édition du Festival Phénomena, Stéphane Crête présente un spectacle insolite portant sur l’intimité, sur la solitude et sur notre rapport aux autres comme aux objets.

En 2008, l’artiste polyvalent s’amusait de sa propre image et de ses obsessions avec Esteban, sa première œuvre solo, née au OFFTA. Ici, il explore plus largement l’état humain à travers le lien particulier qu’un individu entretient avec une poupée sexuelle de silicone, au réalisme confondant. Une proposition à la fois déroutante et risquée.

La pièce s’ouvre sur un silence religieux, tandis qu’un homme déballe et assemble une poupée. Avec des gestes qui relèvent du rituel, il manipule, anime et tente d’apprivoiser l’objet. Au moment où l’on s’en lasse, Crête commence à se manipuler lui-même, à s’animer. À travers une dizaine de tableaux sans paroles, une inquiétante relation prend vie et évolue, marquée par la symbiose, la passion, le désir et la violence. On se demande constamment jusqu’où les pulsions du personnage le mèneront et quelles en seront les conséquences.

Stéphane CrêteCynthia Bouchard-Gosselin

Le spectacle offre de grands moments de malaise et l’absence de texte y contribue. Les motivations et finalités nous échappent parfois. Bien qu’il y ait peu de références directes à la sexualité, il est difficile de faire abstraction de l’utilité première de ce genre de poupée. Mais grâce à une narration non linéaire, l’auteur nous mène sur des sentiers troubles, qu’il détourne in extremis, pour ne pas tomber dans les pièges tendus. L’ensemble de l’œuvre nous plonge dans une sphère où le pitoyable courtise la tristesse. Certaines scènes sont d’une réelle beauté, comme celle où le personnage de l’homme entre dans une transe tourmentée afin d’attirer l’attention sur lui. On aurait souhaité qu’il y ait davantage de ces moments.

Dans cette allégorie sur l’humanisation des objets, Stéphane Crête s’illustre par son jeu physique. Il n’hésite pas à devenir la chose de sa poupée, le pantin de son drame. Fruit d’un important laboratoire scénique, Numain ne relève pas du tour de force, mais expose une intéressante réflexion qui ne laisse pas indifférent, en raison des images déconcertantes qu’elle contient et du propos sombre qu’elle véhicule.

Numain

Conception, mise en scène et interprétation : Stéphane Crête. Conseillère marionnettiste : Marcelle Hudon. Oeil extérieur : Didier Lucien. Direction technique, régie et conception d’éclairage : David Poulin. Direction de production : Cynthia Bouchard-Gosselin. Décors, costumes, accessoires : Robin Brazill. Bande sonore : Éric Forget. Présenté au théâtre La Chapelle, scènes contemporaines jusqu’au 12 octobre 2019.

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