Critiques

Eve 2050 [Œuvre scénique] : Cosmogonie d’une nouvelle humanité

Oeuvre scéniqueBobby Léon

Après la web-série en cinq épisodes (mai 2018) et l’installation (septembre 2018), Isabelle Van Grimde présente cette semaine le dernier volet de son triptyque Eve 2050. Le volet portant le sous-titre [Œuvre scénique] est l’aboutissement d’une ample proposition transdisciplinaire à l’esthétique quasi irréprochable.

La pièce se veut une réflexion sur l’évolution du corps humain, influencée par les avancées en biotechnologie et en intelligence artificielle. À l’aube de ce nouveau monde se trouve Eve, être hybride, sans genre, sans âge, sans passé, interprétée par Sophie Breton. Seule sur scène au départ, elle est rejointe par sept autres personnages qui reproduisent ses gestes avant de se les approprier et de les transformer dans le but d’acquérir une certaine individualité, qui plus mécanique, qui plus animale. La nouvelle humanité, diverse, différente, minuscule face à l’infinité du cosmos, entreprend ses premiers pas.

Oeuvre scéniqueBobby Léon

L’hybridité est partout. Ces corps transhumains, empruntant au cyborg autant qu’à la chimère, se présentent dans un environnement immersif qui laisse une part énorme aux arts numériques. Projections interactives sublimes sur le sol, le fond de scène et les danseuses et danseurs, environnement sonore omniprésent et en complète harmonie avec l’ensemble, le tout consolidé par une gestuelle contemporaine épurée, livrée avec grande précision, toutes ces composantes rendent le spectacle techniquement impressionnant.

Les fidèles du Festival Elektra ne seront pas en reste : l’ambiance ressemble, en moins étouffant tout de même, à celle de l’installation pour corps augmentés Repeat de Louis-Philippe Demers, présentée en juin dernier à l’Usine C. L’utilisation judicieuse de différentes disciplines, non pas juxtaposées l’une à l’autre, mais en symbiose, fait de cet objet scintillant et grondant un délice pour les yeux.

À travers l’évolution de ces huit personnages se construit un discours ambitieux et intellectualisé, parfois fort abstrait, à propos de l’effet des technologies sur le comportement, le mouvement, les rapports humains, les origines et la disparition. Reprenant le thème biblique de la création du monde, Van Grimde ne nous présente rien de moins que la genèse d’une nouvelle ère. Vaste programme.

Oeuvre scéniqueBobby Léon

On ne saurait être plus en phase avec le zeitgeist. L’esthétique de l’ensemble renvoie d’ailleurs aux productions conceptuelles Iamamiwhoami et Ionnalee de l’artiste suédoise Jonna Lee. Les costumes d’avant-garde semblent tout droit sortis des ateliers de Comme des garçons… Bref, le tout a beaucoup de classe et, sans doute, de grandes qualités d’exportation.

Ceux et celles qui ont suivi l’évolution du projet apprécieront sa cohésion. Les clins d’œil aux deux premières parties de cette trilogie démontrent bien l’intégrité de la démarche de la chorégraphe. Les lasers rouges, signature visuelle de la web-série, sont présents, bien que les éclairages dessinent surtout des clairs-obscurs en noir et blanc. Les écrans interactifs transparents de l’installation sont là aussi, mais ils sont si peu utilisés qu’on se demande s’ils n’auraient pas pu être entièrement évacués de la scène.

La gestuelle reprend aussi ce qui a été vu dans les deux premières parties du triptyque. La même phrase chorégraphique revient d’ailleurs en leitmotiv tout au long de la performance. L’effet est intéressant, certes, surtout dans ce qu’il a de structurant; la phrase se modifie en fonction de chacun des personnages et du développement du thème, mais il faut bien avouer que la répétition devient lassante au bout d’un moment.

Techniquement, esthétiquement, Eve 2050 [Œuvre scénique] approche de la perfection; tout est à sa place, tous les éléments sont agencés avec brio, réalisés d’une main de maître. Pourtant, le résultat final laisse froid. Force est de constater, néanmoins, que brille par son absence un élément qui aurait permis au public d’adhérer davantage et de s’abandonner à cette vision du futur : la chaleur humaine.

Eve 2050 [Œuvre scénique]

Direction artistique et chorégraphie : Isabelle Van Grimde. Assistance à la chorégraphie : Sophie Breton. Interprétation et collaboration à la création : Sophie Breton, Félix Cossette, Lena Demnati, Chi Long, Mark Medrano, François Richard, Marine Rixhon, Gabrielle Roy.  Design d’interaction visuelle et vidéo : Jérôme Delapierre. Contenus vidéo additionnels et accessoires : Marilene Oliver. Musique : Thom Gossage. Design d’interaction sonore : Frédéric Filteau. Costumes : Pascale Bassani et Isabelle Van Grimde. Modélisation 3D pour les costumes : Martin Gagné pour 33 Degrés. Scénographie : Jérôme Delapierre et Isabelle Van Grimde. Modélisation 3D pour la scénographie : Jessica Collin Boucher. Éclairages et coordination technique : Juan Mateo Barrera. Direction de production : Émilie Voyer. Une coproduction de Van Grimde Corps Secrets, de l’Agora de la danse, de Brian Webb Dance Cie et du Fonds national de création du Centre national des Arts (CNA), présentée à l’Agora de la danse jusqu’au 11 octobre 2019.

 

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