Critiques

Valparaίso : Courtepointe familiale et historique

Festival Phenomena 2019Olivier Hardy

L’autrice, Dominick Parenteau-Lebeuf, et la metteure en scène, Julie Vincent, ont su mobiliser des complicités au-delà des frontières pour concevoir une saga familiale qui prend racine il y a près de 200 ans. Leur œuvre est ambitieuse, dans ses procédés théâtraux comme dans ses visées historique et politique. En deux heures, la pièce nous transporte, dans d’incessants allers-retours, du Québec au Chili, en passant par La Havane et Buenos Aires, entre notre époque et les années 1850, peu après la rébellion des patriotes de 1837-1838, dont certains s’exilèrent en Amérique du Sud. Fortement imprégné de culture latino-américaine, Valparaίso nous entraîne également loin du théâtre réaliste, dans un cérémonial festif, coloré, où la poésie joue un rôle de premier plan.

Festival Phenomena 2019Olivier Hardy

Il serait hasardeux de vouloir résumer cette fable, découpée en morceaux disparates, où évoluent de nombreux personnages à l’identité fragmentée, cherchant à se reconstituer grâce à la mémoire de leurs origines. Le tout débute par l’arrivée, en 2018, à Montréal, « la capitale nord-américaine des femmes libres, de l’avortement et des garderies abordables », de Virginia Hernández Muñoz, présidente-directrice générale de la compagnie Sorprendente, héritée de ses parents, venue y présenter sa célèbre mayonnaise dans une foire commerciale. L’objectif de cette féministe néolibérale est de conquérir le Québec, puis l’Amérique. Virginia est accompagnée par sa fille, Valentina, une jeune androgyne troublée mentalement, victime d’hallucinations, qui, elle l’espère, trouvera un sens à sa vie et l’équilibre loin de son milieu natal.

La quête identitaire de Valentina atteindra sa résolution grâce aux archives des Sœurs de la Providence, à travers l’histoire de celle qu’on a appelée Madre Bernarda Morin, missionnaire canadienne-française venue à Valparaίso, au Chili, en 1853, où elle demeura au service des petites gens jusqu’à sa mort en 1929. Mais pour nous le faire comprendre, la fable passe par des circonvolutions qui, bien qu’attrayantes, érudites et non dénuées d’humour, n’en sont pas moins difficiles à suivre. D’autant plus que les multiples personnages, pas toujours bien différenciés, dont certains n’apparaissent que le temps d’une courte scène, sont joués par les mêmes interprètes, dont le jeu est pour le moins inégal.

Festival Phenomena 2019Olivier Hardy

Une fresque en forme de casse-tête

L’équipe de la compagnie Singulier Pluriel a déniché, pour cette série de représentations au programme du festival Phénomena, un lieu patrimonial assez exceptionnel, la chapelle de l’Espace Fullum, superbe et vaste, qui n’est pas sans présenter quelques défis d’occupation scénique et d’acoustique. Le public, situé de chaque côté de l’aire de jeu, longue de plusieurs mètres, est témoin d’une fresque épique mettant en scène des hommes et, surtout, des femmes, du présent et du passé, s’exprimant en espagnol et en français, souvent avec un accent marqué. Les chassés-croisés entre ces êtres et les époques n’ont d’équivalents que les moyens expressifs mis en œuvre : nombreux changements de costumes, masques, projections d’images filmées, castelet et ombres chinoises, chants et mouvements chorégraphiés, broderies et éléments de décors manipulés, notamment, par un chœur de figurant·es, évoquant des spectres.

Au sein de la distribution, Julie Vincent, qui joue plusieurs rôles dont celui de Julio Sorprendente, un homme débarqué d’un bateau, qui, en 1839, devient le factotum d’un dandy havanais, et qu’on reverra à divers moments de sa vie, et Guillaume Champoux, seul interprète masculin, qui à lui seul incarne 17 personnages, se démarquent par leur justesse et leur jeu nuancé. Ximena Ferrer, qui campe la femme d’affaires, Virginia, avec aplomb, ainsi que des religieuses et une tenancière de bordel, a aussi de bons moments. Quant à la jeune Valentina, autour de qui toute l’histoire tourne, Lesly Velasquèz peine à lui donner la dimension d’héroïne tragique, et l’ambiguïté de genre, qui la caractérisent.

Si, à la fin, tous les fils de cette tapisserie textuelle d’envergure, à laquelle fait écho l’arpillera (fresque de tissus issue de l’artisanat chilien) grand format dévoilée en arrière-scène, se rejoignent, je suis resté perplexe, incertain d’avoir saisi l’essentiel de ce « rêve éveillé » que constitue Valparaίso, selon le mot de la metteure en scène. Cet ample patchwork, où l’on croise les poètes Pablo Neruda, Gaston Miron, Gabriella Mistral, aussi bien que le Marquis de Montcalm, les patriotes de 1837-1838, Émilie Gamelin, Réjean Ducharme ou Salvador Allende, et plusieurs battantes, religieuses ou non, majoritairement oubliées par l’histoire, exigerait sans doute plus de moyens pour se réaliser pleinement. Il faut tout de même saluer l’audace d’une proposition qui tend des ponts entre les pays et leurs ressortissant·es, dont les existences se sont entremêlées au fil des siècles.

Valparaίso

Texte : Dominick Parenteau-Lebeuf. Mise en scène : Julie Vincent. Assistante à la mise en scène : Camila Forteza. Conseiller dramaturgique : Stéphane Lépine. Scénographie et supervision de l’installation scénique de DOCENA : Livia Magnani. Tapisseries : Memorarte Arpilleras Urbanas. Costumes et accessoires : Livia Magnani. Conception musicale : Michel Smith. Conception d’éclairages et direction technique : Rodolphe St-Arneault. Photos et vidéos : Camila Forteza, Livia Magnani, Michel Smith, Rodolphe St-Arneault et Julie Vincent. Avec Guillaume Champoux, Ximena Ferrer, Camila Forteza, Lesly Velasquez et Julie Vincent. Une production de Singulier Pluriel, présentée à la chapelle de l’Espace Fullum, dans le cadre du festival Phénomena, jusqu’au 23 octobre 2019.

5 commentaires

  1. Avatar
    Jean-François Guilbault

    Bonjour,

    petite précision, le rôle de Valentina est tenu par Lesly Velasquèz et non Camilla Forteza qui occupait plutôt des petits rôle associés souvent aux choeurs

    x

    • Avatar

      Bonjour Jean-François,
      Merci de nous avoir signalé cette erreur. Nous avons apporté la correction.
      Salutations!

  2. Avatar
    Michel Smith

    Merci pour votre critique, étant compositeur de musique de scène depuis 1983, je suis toujours surpris que la revue jeu n accordé aucune mention, bonne ou mauvaise pour la musique, sauf si y a des chansons. Une revue spécialisée en théâtre, devrait avoir les capacités de pouvoir en faire mention, après plus de 200 productions théâtrales, je remarques que cette lacune est trou toujours béant. Mais bravo votre revue. Elle est importante dans le paysage Kébékois.

    • Avatar

      Merci, Michel Smith, pour ce commentaire. Il est vrai que la musique, comme d’autres médiums scéniques, ne fait pas toujours l’objet de commentaires dans nos critiques. La musique joue parfois le rôle d’un personnage incontournable, à d’autres occasions elle accompagne et soutient l’ensemble de la représentation, de façon plus ou moins discrète. Je conviens qu’elle n’est pas moins importante. Dans la production qui nous occupe, c’était plutôt le cas, et il y avait tant d’éléments formels à décoder pour saisir les enjeux que j’ai omis d’en parler. Je vous assure qu’à JEU, nous y apportons tout de même notre attention, notre prochain dossier, à paraître en décembre, y sera d’ailleurs consacré.
      R. Bertin

  3. Avatar
    Lansman Emile

    Bonjour. Dommage qu’on ne mentionne pas, sauf erreur, la publication du texte avant la création. JEU était pourtant un exemple sur ce plan durant de longues années. Bien à vous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *