Pas reposant d’avoir pour modèle l’impératrice Sissi, telle que magnifiée à l’écran par Romy Schneider ! C’est pourtant contre ce modèle féminin pour le moins compassé que se débat le personnage éponyme de la seconde pièce de Nathalie Doummar. Baptisée Romy d’après la belle actrice, la jeune Québécoise d’origine égyptienne, que tout le monde appelle Sissi, est consciente à l’extrême du conditionnement qui l’étouffe, surtout depuis qu’elle est mère et soucieuse de bien faire, elle ne sait trop comment, mais surtout pas comme ses sœurs. Comment y arriver, sinon en cherchant d’autres modèles ?
Le spectacle s’ouvre ainsi sur le préambule maladroit de Sissi pour se rapprocher de sa voisine, Marilyn (Elisabeth Sirois), la mère d’un camarade de son fils. Avec force détours alambiqués sur sa recherche de bien-être, elle annonce son « projet » : passer du temps chez d’autres mamans, histoire d’observer comment elles s’y prennent afin de devenir, comme Marilyn, une mère décontractée, capable de fumer un joint et de sacrer allègrement : « Ah ! je voudrais être capable de dire câlisse de même ! » Marilyn découvre une jeune femme pétrie d’angoisses et de peurs (l’idée qu’elle meure avant son fils ou qu’il meure avant elle lui inspire une égale anxiété) dont elle veut se libérer, mais qu’elle nourrit malgré elle. « Donne-toi une petite tape sur l’épaule », « arrête de t’excuser tout le temps », l’encourage sa nouvelle amie, visiblement atterrée par les tortures existentielles qu’elle s’inflige. La terre-à-terre Marilyn a beau la trouver « fucking weird », elle se laisse charmer par la candeur de la demande et, de fil en aiguille, un souper avec les conjoints est organisé.
Le mari de Sissi, Pete (Mustapha Aramis), résiste à cette lubie avant de céder, dépassé par l’enthousiasme de sa femme : ils auront enfin des amis québécois. Même si, comme le lui rappelle Pete, ils sont tous les deux nés ici, elle idéalise la culture québécoise (des bûcherons dans l’âme, résistants et résilients), tandis que leur culture à eux est « frêle », déplore-t-elle : leurs ancêtres n’auraient jamais survécu à la traversée, au 17e siècle. En outre, poursuit-elle, Pete pourra apprendre à devenir manuel et même à construire un chalet, comme Jérémy (Mathieu Quesnel), le mari de Marilyn (« J’ai quand même posé les tablettes », se défend Pete).
Mari et nouveaux amis ne font que graviter autour de cette jeune femme à l’intense personnalité. Usant (abusant parfois) du procédé de la répétition pour entrecouper les tirades de Sissi (« J’ai envie d’essayer… » – « D’essayer…? »), l’auteure astreint ces trois personnages à être en réaction aux états d’âme que son héroïne exprime sans cesse, comme dans une logorrhée thérapeutique. Eux qui ne se posaient pas tant de questions, voici que la jeune femme les entraîne dans son mal-être.
Presque un monologue
Créée au même endroit en 2016, Coco, la première pièce de l’auteure et comédienne Nathalie Doummar avait été une révélation, selon plusieurs critiques. Elle y explorait également, à travers le portrait d’un groupe de jeunes femmes, les zones décloisonnées de la féminitude. Sa seconde pièce laisse entendre à nouveau une voix bien vivante, qui a des choses à dire et le fait avec finesse.
Le soir de la première, elle jouait le rôle principal qui, contraintes d’agenda obligent, sera défendu en alternance par Sylvie de Morais-Nogueira. Sa pièce comportant une part autobiographique, il est émouvant de voir la comédienne incarner sa Sissi. Mais qu’on soit sans crainte : ce personnage a bien assez de couleur et de substance pour exister de façon autonome. C’est presque un monologue que lui a écrit Doummar, composant une figure tantôt pathétique, tantôt exaspérante, bousculant ses proches dans sa quête d’identité et d’authenticité. Or, l’art de l’auteure et de la metteure en scène Marie-Ève Milot est de rendre tout cela absolument réjouissant ! On va à fond dans l’exagération pour susciter le rire, puis on revient les deux pieds dans l’émotion. Le public rit beaucoup, certes, car c’est une comique patentée que cette jeune femme, avec ses plans pour atteindre le bonheur tout en restant dans le cadre de la famille nucléaire, qu’elle a l’ambition de réinventer. Mais son drame, son déchirement, il en saisit aussi toute l’étendue.
Si le spectacle tient le public suspendu aux lèvres des interprètes (tous excellents, même si Doummar vole le show, comme on dit) et qu’on doit, pour cela, saluer surtout la qualité du jeu, la fluidité de celui-ci est assurée par des transitions efficaces. Dans les limites de l’espace de la Petite Licorne, on alterne d’une maison à l’autre, épiant au passage l’imaginaire tourmenté de la jeune femme grâce à la vidéo, soutenue par une musique dont le leitmotiv maintient une sorte de tension, de suspense. Jusqu’où ira Sissi pour briser l’image de la conformité ? Regardons-la aller…
Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Assistance à la mise en scène : Josianne Dulong-Savignac. Décor et accessoires : Robin Brazill. Lumières : Martin Sirois. Costumes : Cynthia St-Gelais. Musique : Antoine Bethiaume. Vidéo : Chélanie Beaudin-Quintin. Avec Mustapha Aramis, Nathalie Doummar en alternance avec Sylvie De Morais-Nogueira, Mathieu Quesnel et Elisabeth Sirois. Une production de Tableau Noir et de Théâtre Osmose, en codiffusion avec la Manufacture, présentée à la Petite Licorne jusqu’au 22 novembre 2019.
Pas reposant d’avoir pour modèle l’impératrice Sissi, telle que magnifiée à l’écran par Romy Schneider ! C’est pourtant contre ce modèle féminin pour le moins compassé que se débat le personnage éponyme de la seconde pièce de Nathalie Doummar. Baptisée Romy d’après la belle actrice, la jeune Québécoise d’origine égyptienne, que tout le monde appelle Sissi, est consciente à l’extrême du conditionnement qui l’étouffe, surtout depuis qu’elle est mère et soucieuse de bien faire, elle ne sait trop comment, mais surtout pas comme ses sœurs. Comment y arriver, sinon en cherchant d’autres modèles ?
Le spectacle s’ouvre ainsi sur le préambule maladroit de Sissi pour se rapprocher de sa voisine, Marilyn (Elisabeth Sirois), la mère d’un camarade de son fils. Avec force détours alambiqués sur sa recherche de bien-être, elle annonce son « projet » : passer du temps chez d’autres mamans, histoire d’observer comment elles s’y prennent afin de devenir, comme Marilyn, une mère décontractée, capable de fumer un joint et de sacrer allègrement : « Ah ! je voudrais être capable de dire câlisse de même ! » Marilyn découvre une jeune femme pétrie d’angoisses et de peurs (l’idée qu’elle meure avant son fils ou qu’il meure avant elle lui inspire une égale anxiété) dont elle veut se libérer, mais qu’elle nourrit malgré elle. « Donne-toi une petite tape sur l’épaule », « arrête de t’excuser tout le temps », l’encourage sa nouvelle amie, visiblement atterrée par les tortures existentielles qu’elle s’inflige. La terre-à-terre Marilyn a beau la trouver « fucking weird », elle se laisse charmer par la candeur de la demande et, de fil en aiguille, un souper avec les conjoints est organisé.
Le mari de Sissi, Pete (Mustapha Aramis), résiste à cette lubie avant de céder, dépassé par l’enthousiasme de sa femme : ils auront enfin des amis québécois. Même si, comme le lui rappelle Pete, ils sont tous les deux nés ici, elle idéalise la culture québécoise (des bûcherons dans l’âme, résistants et résilients), tandis que leur culture à eux est « frêle », déplore-t-elle : leurs ancêtres n’auraient jamais survécu à la traversée, au 17e siècle. En outre, poursuit-elle, Pete pourra apprendre à devenir manuel et même à construire un chalet, comme Jérémy (Mathieu Quesnel), le mari de Marilyn (« J’ai quand même posé les tablettes », se défend Pete).
Mari et nouveaux amis ne font que graviter autour de cette jeune femme à l’intense personnalité. Usant (abusant parfois) du procédé de la répétition pour entrecouper les tirades de Sissi (« J’ai envie d’essayer… » – « D’essayer…? »), l’auteure astreint ces trois personnages à être en réaction aux états d’âme que son héroïne exprime sans cesse, comme dans une logorrhée thérapeutique. Eux qui ne se posaient pas tant de questions, voici que la jeune femme les entraîne dans son mal-être.
Presque un monologue
Créée au même endroit en 2016, Coco, la première pièce de l’auteure et comédienne Nathalie Doummar avait été une révélation, selon plusieurs critiques. Elle y explorait également, à travers le portrait d’un groupe de jeunes femmes, les zones décloisonnées de la féminitude. Sa seconde pièce laisse entendre à nouveau une voix bien vivante, qui a des choses à dire et le fait avec finesse.
Le soir de la première, elle jouait le rôle principal qui, contraintes d’agenda obligent, sera défendu en alternance par Sylvie de Morais-Nogueira. Sa pièce comportant une part autobiographique, il est émouvant de voir la comédienne incarner sa Sissi. Mais qu’on soit sans crainte : ce personnage a bien assez de couleur et de substance pour exister de façon autonome. C’est presque un monologue que lui a écrit Doummar, composant une figure tantôt pathétique, tantôt exaspérante, bousculant ses proches dans sa quête d’identité et d’authenticité. Or, l’art de l’auteure et de la metteure en scène Marie-Ève Milot est de rendre tout cela absolument réjouissant ! On va à fond dans l’exagération pour susciter le rire, puis on revient les deux pieds dans l’émotion. Le public rit beaucoup, certes, car c’est une comique patentée que cette jeune femme, avec ses plans pour atteindre le bonheur tout en restant dans le cadre de la famille nucléaire, qu’elle a l’ambition de réinventer. Mais son drame, son déchirement, il en saisit aussi toute l’étendue.
Si le spectacle tient le public suspendu aux lèvres des interprètes (tous excellents, même si Doummar vole le show, comme on dit) et qu’on doit, pour cela, saluer surtout la qualité du jeu, la fluidité de celui-ci est assurée par des transitions efficaces. Dans les limites de l’espace de la Petite Licorne, on alterne d’une maison à l’autre, épiant au passage l’imaginaire tourmenté de la jeune femme grâce à la vidéo, soutenue par une musique dont le leitmotiv maintient une sorte de tension, de suspense. Jusqu’où ira Sissi pour briser l’image de la conformité ? Regardons-la aller…
Sissi
Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Assistance à la mise en scène : Josianne Dulong-Savignac. Décor et accessoires : Robin Brazill. Lumières : Martin Sirois. Costumes : Cynthia St-Gelais. Musique : Antoine Bethiaume. Vidéo : Chélanie Beaudin-Quintin. Avec Mustapha Aramis, Nathalie Doummar en alternance avec Sylvie De Morais-Nogueira, Mathieu Quesnel et Elisabeth Sirois. Une production de Tableau Noir et de Théâtre Osmose, en codiffusion avec la Manufacture, présentée à la Petite Licorne jusqu’au 22 novembre 2019.