Critiques

Humans : Les possibles du corps

Sarah Walker

La troupe australienne Circa, une des grandes favorites de la scène circassienne montréalaise – et mondiale –, est de retour. Comme son registre est vaste, mais que son approche est unique, on ne peut comparer la compagnie australienne qu’à elle-même. Ainsi, pour décrire Humans, nous dirons que la musique (de Jacques Brel à James Brown, en alternant les rythmes jazz, latins et électroacoustiques) y occupe une place importante, mais pas aussi centrale que dans Il Ritorno, que nous avons pu voir en 2017; que l’humour y point de temps à autre, mais n’y joue pas le rôle prédominant qui lui était octroyé dans Beyond (de passage en 2015); qu’il est moins éloquent qu’Opus (2014), mais plus dense que Le Carnaval des animaux (2015). On pourrait comparer l’architecture de Humans à celle, épurée, d’autres créations du directeur artistique Yaron Lifschitz, telles S (2013) ou encore C!irca (2012). En effet, on revient, ici, à l’essence la plus pure du geste acrobatique, sans artifice, recherché et ambitieux jusqu’à la témérité.

Sur une scène nue, ou habillée que par d’adroits éclairages, la quasi-entièreté de cette production repose sur le main à main, l’équilibre, les sauts et autres figures périlleuses et imaginatives au sol. Très peu d’appareils sont donc utilisés, sinon une corde, un trapèze et quelques sangles. Il est heureux, d’ailleurs, que ces prestations aériennes soient brèves, car ce ne sont pas celles qui captivent le plus. Le principal intérêt que présente ce spectacle créé en 2017 à Sydney s’avère l’omniprésence du groupe tout au long de la représentation. Cette approche génère un double effet. D’abord, elle ébranle quelque peu la structure circassienne traditionnelle équivalant à une succession de numéros distincts, qui mettent tour à tour l’accent sur une discipline, puis une autre, jusqu’à ce que tous les talents de la troupe aient été individuellement déployés. Ici, on quitte et on regagne la piste avec fluidité, dans un enchaînement presque ininterrompu de performances collectives, réunissant de deux à dix interprètes. Ensuite, puisqu’il y a presque toujours plusieurs artistes en mouvement sur la scène, les points focaux s’en trouvent démultipliés, ce qui maintient le public alerte.

Pedro Greig

On peut compter sur la compagnie de Brisbane pour inventer et réinventer des façons de tordre, de suspendre, de mouvoir ou d’imbriquer l’un dans l’autre des corps humains, dont les prouesses apparaissent par moments surhumaines. Qui plus est, et bien que Circa ait déjà bousculé de manière plus spectaculaire le paradigme porteurs/portées (dans Beyond, par exemple), il est rafraîchissant de voir hommes et femmes vêtu·es de tenues similaires et remplissant, au sein de l’ensemble, des rôles qui leur sont assignés davantage en fonction de la morphologie et des habiletés de chacun·e, que sur la base du genre. Néanmoins, les âmes les plus sensibles ressentiront peut-être un léger malaise devant le numéro de contorsion où l’un des membres de la troupe sculpte la position de sa collègue, inanimée, orientant sa tête en tirant sur sa chevelure. Il faut toutefois se souvenir d’un duo, dans C!rca, où une acrobate marchait sur son partenaire en talons aiguilles, en s’agrippant à la tignasse de celui-ci. Cela peut remettre les choses en perspective, en inscrivant la manipulation des corps dans une recherche artistique complexe.

Car, essentiellement, le cirque que pratique Circa consiste à modeler le squelette humain et son enveloppe de muscles et de chair, à créer des lignes, des courbes et des mouvements inédits, à étirer à l’extrême le champ des possibilités, en assumant pleinement les risques qu’une telle exploration comporte. En cela, Humans apparaît comme l’expression la plus puriste de la vision que Lifschitz et de ses acolytes polissent depuis 15 ans. Les amateurs et amatrices de ce type de démarche fusionnant forme et fond apprécieront grandement ce spectacle.

Humans

Création : Yaron Lifschitz et Circa Ensemble. Mise en piste : Yaron Lifschitz. Costumes : Libby McDonnell. Direction technique : Jason Organ. Avec Caroline Baillon, Marty Evans, Piri Goodman, Keaton Hentoff-Killian, Cecilia Martin, Hamish McCourty, Daniel O’Brien, Kimberley O’Brien, Jarrod Takle et Sandy Tugwood. Une production de Circa présentée à la Tohu jusqu’au 10 novembre 2019.

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