Critiques

Zéro : Rendre possible le rêve

En 2012, le dramaturge, metteur en scène et acteur Mani Soleymanlou présentait son spectacle solo Un sur les planches de La Chapelle. Au moment où les jeunes Iranien·nes manifestaient dans son pays d’origine pour une plus grande liberté, l’artiste montréalais s’interrogeait sur ce qui le distinguait de ces hommes et de ces femmes. Sept ans plus tard, au même théâtre, il poursuit sa réflexion sur l’identité avec Zéro, en s’attardant notamment à la transmission de la culture, quatre ans après la naissance de son petit garçon.

Jean-Francois Hétu

Il y a un an, le père de Mani Soleymanlou l’a appelé pour lui raconter la nuit où il a décidé de quitter Téhéran avec sa famille. Un soir, à sa sortie du bureau, des Gardiens de la révolution l’ont enlevé, cagoulé, puis interrogé pendant plusieurs heures, avant de le libérer. Il est rentré chez lui dépossédé. On lui avait arraché ses rêves, son pays. Pour inclure cette histoire dans sa recherche sur l’identité, l’auteur a écrit Zéro, une sorte d’antépisode à Un.

En farsi et en arabe, zéro, sefr, signifie le vide. Conscient qu’il ne peut repartir à zéro, Mani Soleymanlou souhaite que son fils bénéficie d’une page blanche, que tout lui soit possible. Voulant éviter que le petit se retrouve dans un combat identitaire, l’artiste se demande ce qu’il doit lui léguer de la culture iranienne. Doit-il aussi raconter le chaos, la guerre, l’exil ? Est-il nécessaire de transmettre la peur, les images de violence ?

Le plus récent spectacle du créateur québécois n’apporte pas de réponses à ces questions, pas plus qu’il n’offre de mode d’emploi pour trouver le parfait équilibre entre l’importance de la filiation et la liberté de devenir ce que l’on veut. Depuis Un, la quête de Mani Soleymanlou a évolué, mais est toujours aussi pertinente. Sa réflexion, intelligente et lucide, s’inscrit parfaitement dans notre époque. L’artiste aborde la montée de la droite politique, le racisme et l’islamophobie exprimés sur les médias sociaux, le manque de diversité à la télévision et au théâtre. Il écorche au passage la Loi sur la laïcité du gouvernement Legault, les propos sensationnalistes de certains chroniqueurs. Il dénonce cette propension à miser sur ce qui divise, plutôt que sur ce qui rassemble.

Jean-Francois Hétu

Rires et néons

Malgré la gravité de son sujet, Zéro est totalement dépourvue de lourdeur. L’humour décomplexé de Mani Soleymanlou atteint sa cible presque à tous coups. Son conte pour enfants, dans lequel la progéniture de Marc Cassivi, Richard Martineau et Mathieu Bock-Côté interagit dans la cour de récréation, est délicieux. Le décalage entre les mots tendres des livres pour tout-petits et la dénonciation de la dérive dans le discours identitaire de certains analystes politiques est hilarant. À d’autres moments, l’acteur n’hésite pas à faire du lip-synch, à esquisser quelques pas de danse ou à escalader son décor.

Dans Un, la scénographie se résumait à une série de chaises disposées en rangées. Cette fois, le dramaturge et metteur en scène a choisi d’empiler les sièges de façon chaotique, un clin d’œil à la complexification de la question identitaire au cours de la dernière décennie. De part et d’autre de cet amoncellement sont disposées des bandes lumineuses qui, changeant de couleur, évoquent les phares des voitures ou l’ambiance survoltée d’une boîte de nuit. Ce dispositif ainsi que la musique et les effets sonores sont employés avec parcimonie, dynamisant la pièce sans voler la vedette à Mani Soleymanlou, un interprète énergique et un formidable conteur.

Avec sa dernière proposition, l’artiste montréalais livre au public la suite de ses recherches sur la question des origines avec humilité, ce qui permet à tous de se reconnaître dans ses observations et ses doutes. Plus qu’une quête personnelle, le cycle sur l’identité de Mani Soleymanlou, amorcé avec Un en 2012 et dont Zéro est le huitième spectacle, se veut également un plaidoyer pour le vivre-ensemble, et ce dernier opus, le souhait d’un père, qui désire plus que tout que son fils puisse rêver, tout simplement.

Zéro

Texte, mise en scène et interprétation : Mani Soleymanlou. Assistanat à la mise en scène : Jean Gaudreau. Conception d’éclairage : Erwann Bernard. Conception sonore : Larsen Lupin. Composition originale : Albin de la Simone. Direction de production : Catherine La Frenière. Direction technique : Éric Le Brech. Secrétariat général et collaboration : Xavier Inchauspé. Une coproduction d’Orange Noyée et du Théâtre français du Centre National des Arts présentée à La Chapelle Scènes contemporaines jusqu’au 23 novembre 2019.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *