Critiques

Faire la leçon : L’école comme champ de bataille

Eugene Holtz

On le sait, le milieu de l’éducation, notamment au niveau secondaire, regorge de pièges et de difficultés auxquels sont confrontés enseignants et enseignantes au quotidien. La chose est particulièrement vraie dans certains quartiers dits défavorisés d’un grand centre urbain comme Montréal. Et cette réalité s’est sans doute complexifiée davantage en ces années de rectitude politique et de restrictions budgétaires. L’autrice Rébecca Déraspe a su extraire de ce terreau fertile une matière riche de contradictions et quatre personnages de profs… aux abois !

« Comment je me sens ? », se demande chacun∙e à tour de rôle, à la veille de la rentrée, affirmant aussitôt son bien-être, sa motivation, son énergie débordante, ou nommant le défi de l’année qu’il ou elle s’est donné. Mais déjà, dans ce volontariat appuyé transparaît l’angoisse indicible qui ne mettra pas longtemps à se faire jour. Dans la salle des profs où se déroule la représentation, unique lieu où leur sécurité est assurée, Camille, celle qui enseigne éthique et culture, bardée de nombreuses formations qui font d’elle un phare pour les élèves – c’est elle qui le dit ! –, découvre un inconnu, Étienne, venu du Bas-du-Fleuve pour remplacer l’enseignante d’anglais, morte de déshydratation pendant la canicule de l’été… Un drame qu’il vaut mieux taire, et dont elle l’accuse presque : « Faut être pas mal inconscient pour se promener avec une tasse à café jetable de nos jours […] En région vous êtes moins conscients des enjeux écologiques. »

Eugene Holtz

Le ton est donné, et cela se poursuivra avec l’arrivée de Mireille, la prof de français, qui, toujours selon Camille, la gardienne des bonnes valeurs, sent l’alcool et a eu la mauvaise idée de mettre Cioran au programme – l’auteur qui « fait l’apologie du suicide » –, et de Simon, titulaire des cours de sciences, qui aura, lui, le malheur de parler de consentement à ses élèves, au moment de leur enseigner la dissection d’une grenouille… Quand Étienne constatera que, dans cette école, « y a pas beaucoup de Ouellet pis de Tremblay », il ne tardera pas à être soupçonné de racisme, à son grand désarroi. Tous les dangers seront nommés, « c’est la guerre ici ! », affirme Camille, dont la façade rigide mettra longtemps à se fissurer.

Et si les profs étaient des humains ?

En alternance avec leurs échanges généralement chaotiques, lors d’apartés où chacun·e s’adresse au public comme à soi-même, Mireille, Simon, Étienne et Camille tentent de dire leur vérité intrinsèque, leur nature profonde que ce milieu de travail ne leur permet pas de manifester, la sincérité de leur vocation de transmission, leur amour bienveillant envers ces jeunes placé·es sous leur responsabilité. Le jeu très physique des interprètes, la gestuelle expressive et stylisée, l’humour toujours présent, produisent un effet de distanciation incessant alors que les corps, les mouvements de groupe chorégraphiés expriment ce qui se cache sous les discours et les silences, les pensées véritables laissant émerger, derrière la panique et l’urgence de se conformer à un rôle, la tendresse, le désir de sortir du cadre, d’être honnête, donc soi-même avec ses failles et ses limites.

Si le personnage de Camille, joué par Klervi Thienpont, paraît très monolithique, et pour cause, sa dureté se justifiant par la peur des dérives, les trois autres personnages laissent sourdre des aspects plus nuancés de leur personnalité. En particulier, Xavier Malo, dans le rôle de Simon, offre toute une gamme d’émotions qui lui permettent de se démarquer. Marilyn Perreault, toujours juste, crée une Mireille à la fois frondeuse et fragilisée par son alcoolisme inavouable, et l’Étienne de Solo Fugère, dont le coming out d’homosexuel sera accueilli avec indifférence, apporte souvent une note humoristique décalée. Ces quatre individus très différents forment un quatuor représentatif de courants de pensée et de comportements qu’on peut reconnaître, mais, surtout, font bien sentir la complexité du malaise régnant aujourd’hui dans le monde scolaire.

Eugene Holtz

Somme toute, voici une réflexion salutaire, qui pose plus de questions qu’elle n’amène de réponses, sur la réalité actuelle de l’école québécoise, livrée avec une énergie, une vitalité communicative. Malgré une approche un peu juvénile, rien n’indique que ce spectacle s’adresse aux élèves du secondaire, mais les jeunes enseignant·es, qui semblent davantage ciblé·es, se sentiront sans doute concerné·es. Afin de poursuivre et d’enrichir la réflexion, le Théâtre I.N.K. a invité des personnalités qui viendront s’adresser au public quelques minutes avant plusieurs des prochaines représentations, pour ouvrir un dialogue sur les enjeux liés à l’éducation. Une belle initiative.

Faire la leçon.

Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Annie Ranger. Assistance à la mise en scène : Jasmine Kamruzzaman. Décor : Marie-Ève Fortier. Costumes : Cynthia St-Gelais. Son : Andréa Marsolais-Roy. Lumières : Leticia Hamaoui. Avec Solo Fugère, Xavier Malo, Marilyn Perreault et Klervi Thienpont. Une production du Théâtre I.N.K. présentée au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 29 novembre 2019.

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