Critiques

Jeff Koons : Poésie numérique

Sylvain Sabati

Le spectacle du metteur en scène Dillon Orr propose une incursion dans la sphère numérique, prétexte à un questionnement sur la place de l’artiste et de l’être humain dans l’univers des technologies actuelles.

Entre deux immenses écrans servant aux projections vidéos, une femme et deux hommes circulent en spirale, harnachant tour à tour leur visage d’un casque de réalité virtuelle. Les images qu’ils et elle voient apparaissent sur les murs en alternance : silhouettes robotisées, mondes imaginaires ou mythiques, groupes en révolte, soulèvement de masse, etc. Dans cet univers de couleurs, d’ombre et de lumière, le vrai se mélange aux illusions, la poésie à la réflexion.

Sylvain Sabati

Les mots de l’auteur allemand Rainald Goetz, adaptés par Annie Cloutier, qui joue aussi dans la pièce, sont riches et incisifs. La mise en scène flegmatique d’Orr les sert à la perfection. Les interprètes se meuvent lentement, sans s’arrêter, ils se tournent autour, s’interpellent, se rejoignent et s’éloignent, toujours au même rythme. La musique, présente tout du long, semble tantôt suivre leur chorégraphie, tantôt la porter. Néanmoins, l’absence de trame narrative entre les tableaux proposés nuirait grandement au spectacle si celui-ci se prolongeait au-delà des quelque 45 minutes sur lesquelles il se déploie.

Dillon Orr a voulu questionner sa discipline, le théâtre, et l’actualiser en la confrontant à des multimédias immersifs, propres à l’ère virtuelle. Sa proposition scénique numérique a bénéficié d’une résidence de création au théâtre Premier Acte ainsi que d’une présentation publique aux Chantiers du Carrefour international de théâtre de Québec. L’icône de la pop kitch Jeff Koons fait ici office d’exemple, étant donné son rapport presque uniquement conceptuel à ses créations, balançant dans le décor le cliché de l’artiste impliqué corps et âme dans son œuvre. La démarche du metteur en scène franco-ontarien a pour but d’interroger la scène contemporaine et de remettre en question les codes de la théâtralité.

Sylvain Sabati

Bien que la forme s’avère intéressante grâce à son aspect visuel attrayant, on se perd quelque peu dans le propos, et parfois même dans le ton. La ligne directrice manque de clarté, on effleure plusieurs thèmes, qui gagneraient à être approfondis. Les sujets se bousculent sans liens apparents entre eux, on passe de l’intimité sexuelle au discours sur l’art, de la consommation à la création et ainsi de suite. À cet égard, cette pièce conceptuelle remplit sa promesse de mettre de côté certaines conventions artistiques. L’ensemble en souffre, par contre, et demeure froid. Il est dommage de constater que le processus créatif dépasse en intérêt son résultat. L’œuvre a tout de même le mérite d’offrir une vision réinventée du théâtre, en y intégrant des outils informatiques contemporains.

Jeff Koons

Texte : Rainald Goetz. Traduction : Mathieu Bertholet et Christine Seghezzi. Mise en scène : Dillon Orr. Musique : Olivier Fairfield. Assistance à la mise en scène et conception multimédia : Guillaume Saindon. Scénographie : Pierre Antoine Lafon Simard. Dramaturge : Annie Cloutier. Interprétation : David Bouchard, Annie Cloutier et Alexandre-David Gagnon. Une production du Théâtre du Trillium présentée au Centre Phi par La Chapelle, scènes contemporaines jusqu’au 23 novembre 2019.

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