Critiques

Bygones : L’inverse de la banalité

Alistair Maitland

Bygones est un étrange et percutant objet d’art. Le théâtre de nos anges et démons surgit des ténèbres et se révèle dans des éclats de lumières. Ces apparitions subites, les objets qui s’animent d’une vie propre, le jeu fabulé des corps, permettent une incursion dans l’inconsistance des êtres et des choses. Rien de ce qui se déroule sur scène n’est plausible, ni compréhensible. Face à cet enchaînement fluide auquel se prêtent danseurs et danseuses, entre le néant et les jets lumineux où ils et elles prennent vie, le public n’a d’autre choix que de lâcher prise.

Le spectacle est constitué de brèves scènes, comme des images furtives qui se promènent dans nos esprits lorsque nous flânons. Une lectrice solitaire, empêtrée dans des objets qui la harcèlent. Des corps qui tombent dans le vide. Des têtes, des membres, des parapluies qui traversent le mur de l’obscurité. Ce sont des moments impromptus, qui n’ont en commun que l’incongruité de leur existence même.

Mais cette évanescence des êtres repose sur une précision chirurgicale de la lumière. C’est elle qui décide de tout : elle trace les lignes, découpe la noirceur par grandes tranches, dessine des architectures dynamiques, qui conditionnent les rapports entre les acteurs et actrices de cette fantasmagorie du devenir. On se croirait dans un no man’s land post-apocalyptique où la vie se déploie avec l’urgence de se réinventer. Il y a des êtres hybrides, des monstres fabuleux et innommables, qui vont au-delà des allégories du passé. Et les images s’accrochent à notre propre imaginaire, rappelant des méduses mythologiques, un Shiva dansant, des bestioles aux mouvements étranges, des groupes en mutation continue, qui éclatent et se ressoudent, dans des tentatives acharnées de faire corps.

Alistair Maitland

Territoire magique

La symbiose entre l’éclairage et les protagonistes de cette fabulation jouissive repose sur une bande sonore remarquable, où dominent la pluie et l’orage, des rythmes organiques qui éveillent la bête. Une musique d’une impressionnante narrativité dans un registre de déroute de l’esprit, où le spectateur ou la spectatrice ne peut que se soumettre à l’étonnement.

Bygones, avec ses trouvailles et la précision de sa mise en scène, est une production majeure de David Raymond et Tiffany Tregarthen. Ce créateur et cette créatrice nous offrent une œuvre d’art d’une puissante originalité. Mouvements obstrués des corps au sol, surprenants pas de deux masculins et féminins, interactions avec des monstres, Gollum tolkienien, tentative d’élévation, désir de s’arracher au néant et à la pesanteur, Bygones veut faire table rase du passé entravé pour réinventer un monde lumineux. La chorégraphie finale propose un portrait du groupe enfin reconstruit et mobilisé vers demain. Imperceptiblement, il pivote vers le public, nous invitant à cet avenir commun. Si celui-ci doit être fait d’une telle poésie, nous irons sans hésiter.

Bygones

Chorégraphie : David Raymond et Tiffany Tregarthen, en collaboration avec les interprètes. Interprétation : Elya Grant, David Harvey, David Raymond, Renée Sigouin et Tiffany Tregarthen. Lumières : James Proudfoot. Vidéo : Eric Chad. Conception sonore : Kate De Lorme. Une création du Out Innerspace Dance Theater de Vancouver en coproduction avec l’Agora de la danse, La Rotonde et Dance Victoria, présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 23 novembre 2019, puis à l’Agora de la danse du 27 au 30 novembre 2019.

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