Critiques

Le Loup : Dévoreurs et dévorées

Caroline Laberge

L’amour, c’est faire passer l’autre avant soi ? Combien de vies de femmes ont été sacrifiées au nom de ce principe bien souvent appliqué de façon unilatérale ? C’est le cas de Solange, protagoniste de la plus récente pièce de Nathalie Doummar, Le Loup, présentée en formule 5 à 7 chez Duceppe. Frappé par la maladie d’Alzheimer, son mari Donald profitera d’un rare moment de lucidité pour donner tout son sens à ce terme. Il posera un regard cru sur sa relation avec son épouse et avouera, à elle comme à lui-même, que tout au long de leur union, il l’a manipulée, dominée et instrumentalisée.

Et c’est avec une bonne foi désarmante qu’il confesse ses crimes (comme avoir sciemment fait fi des envies, voire du consentement, de sa partenaire dans leurs rapports sexuels, avoir malicieusement initié une quatrième grossesse pour qu’elle reste à la maison et ainsi de suite) et qu’il entend les réparer. Il souhaite que sa dévouée compagne apprenne à se connaître et qu’elle s’émancipe enfin. Or, évidemment, tout n’est pas si simple. Notamment parce que même sa façon de vouloir se convertir en allié est empreinte d’un narcissisme et d’un paternalisme crasses. On peut aussi se demander – et l’on saura gré à l’autrice d’instiller un tel questionnement – si les dommages infligés à la personnalité, à l’estime de soi et en la foi en la vie de Solange ne sont pas irréparables.

Si, en mettant en scène un couple d’âge mûr, la dramaturge semble s’éloigner de ses sujets précédents, relatifs à la recherche identitaire contemporaine des femmes vingtenaires et trentenaires, elle poursuit tout de même l’exploration de certains champs des préoccupations qui nourrissent son jeune – et captivant – corpus. Ne pourrait-on pas, par exemple, penser que le personnage de Solange est le pendant de Sissi, héroïne de la pièce éponyme présentée l’automne dernier à la Licorne ? Toutes deux se sont mariées très tôt, donc sans avoir beaucoup vécu, sans avoir joui du temps nécessaire pour préciser leurs désirs et leurs ambitions au préalable. Mais tandis que Sissi se rend rapidement compte du piège dans lequel elle s’est enfermée, Solange a réussi à trouver un équilibre, un semblant de bonheur, en faisant du déni et de la rationalisation son mode de vie. C’est l’épiphanie de Donald qui la confrontera à sa propre amertume.

Caroline Laberge

On peut aussi tisser un lien avec une autre pièce proposée cette saison, soit Les Filles et les garçons de Dennis Kelly, où il était question d’un homme prêt à commettre les pires atrocités (en l’occurrence un infanticide) pour faire souffrir une conjointe qui l’insécurisait par son succès, par la supériorité de ses atouts. Car Donald le confesse explicitement dans Le Loup : s’il exhortait Solange à ne pas se maquiller, s’il refusait qu’elle fasse carrière, c’est qu’il ne voulait pas qu’elle réalise à quel point elle était belle et brillante, bref bien mieux outillée que lui pour s’accomplir. C’était pour lui enlever du pouvoir.

La dramaturge nous offre un petit trésor de concision, où chacune des cinquante minutes que dure le spectacle – sauf peut-être celles consacrées à la déclaration d’amour de Donald à une flamme de jeunesse, dont d’aucuns pourront avoir du mal à saisir le sens profond – est chargée d’une vibrante tragédie, qui parvient malgré tout à être teintée d’humour. La réalisatrice Chloé Robichaud, à qui l’on doit entre autres les films Sarah préfère la course et Pays ainsi que la série Féminin/Féminin et qui signe ici une première mise en scène théâtrale, a su tirer le meilleur de la grande interprète qu’est Maude Guérin et donner la chance à Luc Senay de s’avérer tour à tour émouvant, drôle, exaspérant et attachant dans le rôle de Donald. Si la métaphore de la plante qui s’étiole sur la table d’appoint (d’un décor pertinemment propret et conformiste reproduit trois fois sur une aire scénique longiligne pour marquer l’évolution de la relation à l’étude) peut sans doute être considérée superfétatoire, la sobriété générale de l’ensemble de la production laisse toute la place à l’éclosion des personnages, de leur drame et de leur touchante humanité, ainsi qu’à la réflexion des spectateurs et spectatrices, qui ont largement matière à sustenter leur appétit à cet égard. Un heureux parti pris qui rend justice à une puissante partition.

Le Loup

Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Chloé Robichaud. Assistance à la mise en scène : Pascale d’Haese. Décor, costumes et accessoires : Bruno Pierre Houle. Éclairages : Renaud Pettigrew. Avec Maude Guérin et Luc Senay. Présenté à Duceppe jusqu’au 27 mars 20202, puis en reprise du 25 novembre au 18 décembre 2020.

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