Entrevues

Résidences de création : Rien ne se perd…tout se transforme

Au Théâtre Prospero, la résistance théâtrale en temps de pandémie prend la forme de six laboratoires de création qui se clôtureront par des spectacles ayant disposé chacun d’une semaine de travail complète avec tou·te·s les artistes ainsi que les concepteurs et les conceptrices de la pièce. Les 4es Territoires de parole sont en marche coûte que coûte, foi de Carmen Jolin. On expérimente et on s’adapte.

Le volcan bout au Théâtre Prospero. La directrice Carmen Jolin, aussi. Elle avait déjà modifié ses 4es Territoires de paroles – événement d’exploration en ateliers et de mises en lecture de textes inédits au Québec – afin de les clore avec une représentation publique devant 50 personnes.

Sera-t-il possible d’y revenir en novembre-décembre puisque les salles sont fermées en octobre ? Sinon, elle prévoit déjà le coup ou, dit autrement, les coups d’un gouvernement qui ne semble pas savoir ce qui se passe dans les théâtres au Québec.

« J’ai construit les projets pendant trois mois en invitant beaucoup de gens. Six d’entre eux se sont concrétisés dans une programmation alternative en réponse à la crise. C’est en lien avec la mission de Prospero, qui est de travailler en laboratoire pour découvrir de nouveaux textes. Les Territoires ont bénéficié de plus de temps, soit 40 heures de travail, en engageant des concepteurs et conceptrices pour aller plus loin qu’une lecture sur scène. »

Les billets étaient pratiquement déjà tous vendus pour les six représentations publiques du labeur des laborantin·es. En ce moment, malheureusement, le Prospero se retrouve dans une deuxième phase de remboursements.

« J’ai écrit à tout le monde pour leur demander s’ils et elles se sentaient confortables de venir travailler quand même. Tous et toutes ont dit oui. Il n’est pas question d’abandonner. L’expérience se vit de jour en jour. Florent Siaud a simplifié son projet1 pour éviter les contacts entre artistes et techniciens et techniciennes. On a ajusté tous les projets. Leurs thématiques sont précieuses. »

Les laboratoires comprennent aussi une pièce du dramaturge et metteur en scène Guy Régis, qui travaillera en visioconférence avec les acteurs depuis sa résidence à Port-au-Prince en Haïti. Également au menu, des textes de Roland Schimmelpfennig, dont on a vu l’excellent Royaume des animaux en 2016 au Quat’sous, et de la titulaire du Prix Nobel de littérature Svetlana Aleksievitch, ainsi que des créations de Mélanie Demers et de Soleil Launière.

« Je me permets de rêver qu’après le 28 octobre ce sera possible, lance Carmen Jolin. C’est mon rôle. Je veux y croire comme les artistes y croient. C’est beau cette volonté de vouloir faire son métier malgré tout. Un ou une artiste de théâtre ne peut pas travailler seul·e. Si on empêche le groupe, on tue notre art. »

Pour parer à toute éventualité, la directrice a demandé à un vidéaste de suivre les labos pour réaliser des capsules sur le processus de création, en menant aussi des entrevues avec les metteurs et metteuses en scène. Un journal de bord sera également signé par la rédactrice en communications Mélanie Carpentier. Les amateurs et amatrices auront donc quelque chose à mettre sous leur dent théâtrale au cours des prochaines semaines sur le site du Théâtre Prospero.

Pour la suite des choses, Carmen Jolin garde le cap sur la diffusion de spectacles, dont certaines répétitions ont déjà commencé, devant public à l’hiver 2021 puisque, poursuit-elle, se contenter de captations audiovisuelles ne va rien régler. « Ce n’est pas ça le théâtre. Je ne suis pas contre, mais ce doit être des productions avec des budgets à part entière qui ne se limitent pas à capter des pièces filmées. »

Territoires en programmation

Dans le passé, plusieurs projets d’abord élaborés en Territoires de paroles, dont Les Enivrés et Mourir tendre, ont été inscrits dans la programmation régulière de la salle de la rue Ontario. Ce devrait être le cas encore une fois. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme !

Émilie Lapointe

Carmen Jolin se promet de faire un bilan après les démarches actuelles pour voir comment s’est vécue cette traversée par les artistes et quels sont les fruits qui auront pu être récoltés. « Après, s’il y a une discussion à avoir sur des objectifs pour l’avenir du théâtre, j’en suis, mais ce ne sont pas des agents du gouvernement qui doivent nous dire comment ça va se passer. C’est une réflexion sur l’essence de cet art et sur ce qu’il pourrait devenir en prenant soin de se demander au prix de quoi. Ça ne se fait pas en remplissant un formulaire, ça prend du temps et la contribution de tous et de toutes. »

La directrice s’encourage avec ce qu’elle a pu entendre en salle jusqu’ici: « Il faut parler du sens des choses, des actions qu’on pose, de la foi ou non qu’on a en ce processus, ce travail. On est en bataille et on lutte encore. Les médias ont un rôle à jouer là-dedans puisque faire comme si on n’existait plus, c’est creuser notre tombe. Dès maintenant et jusqu’à décembre, des gens travaillent fort ici. C’est comme ça à l’année dans tous les théâtres. C’est un système qui se tient. »

  1. Forêt et tempête (Faust, première partie) de Marine Bachelot Nguyen, Pauline Peyrade et Guillaume Poix. Avec Marc Béland, Sophie Cadieux, Francis Ducharme, Émilie Monnet et Dominique Quesnel.

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