Critiques

Papillon: danse et distance

Une représentation sans public dans la salle, trois solos de danse (sans contact) projetés en un clic sur petit écran : Papillon, d’Helen Simard, poursuit son destin chaotique dans une formule respectueuse des mesures sanitaires. Jamais l’appréciation d’un spectacle n’aura été autant liée à ses conditions d’élaboration et aux impressionnants soubresauts de survie des arts vivants, ces derniers temps. La bête est née d’un véritable parcours du combattant : trois ans de maturation, une création coupée dans son élan par le confinement, en mars, puis par l’annonce des fermetures des théâtres.

Do Phan Hoi

La puissance de suggestion du mouvement soulève d’ailleurs des nuées d’images en lien avec les aléas du confinement. Papillon reflète l’obsession des contacts, réels ou virtuels, qui taraude actuellement la planète. L’influence hip-hop se faufile discrètement chez Nindy Banks et Mecdy Jean-Pierre, qui trouvent l’exacte expression gestuelle d’un quotidien compartimenté, où solo rime avec solitude.

Les premières images de Papillon, tournées en plongée, adoptent le point de vue d’un spectateur ou d’une spectatrice que l’on imagine – que l’on rêve ! – confortablement installé·e dans la salle, en hauteur. Mais très vite, la caméra se rapproche des interprètes et l’on comprend que la version proposée sera, bien plus qu’une simple captation de spectacle, au croisement de la chorégraphie et de la vidéo d’art. Le (télé)spectateur, la (télé)spectatrice se retrouve plongé·e au cœur de l’action, à hauteur de danseur, de danseuse, bien au-delà de ce que nous propose habituellement une représentation filmée.

La vidéo a ses avantages – la caméra peut s’approcher des corps en pleine action, un atout lors des scènes de popping, par exemple, qui relèvent de la véritable performance. À défaut d’assister au spectacle en salle, on se console comme on peut en se disant que l’on est souvent assis·e ou trop loin ou trop près de la scène, trop à cour ou pas assez à jardin. Le point de vue de la caméra n’est cependant pas toujours celui que l’on aurait adopté, le cadrage laissant un visage ou une main hors champ, là où précisément aurait choisi de se poser le regard.

Dégâts collatéraux du confinement

Captés par fines touches – la fulgurance d’un geste, la lueur d’un regard, la disparition d’une ombre –, les trois danseurs et danseuses évoluent sur un plateau bleuté sans jamais se rapprocher, encore moins se toucher. Nindy Banks, Mecdy Jean-Pierre et Victoria Mackenzie ne semblent appartenir qu’à leurs espaces immédiats, délimités par des toiles transparentes tirées comme des membranes isolantes.

Do Phan Hoi

L’omniprésence du plastique, dans la scénographie, les rapprochements physiques savamment écartés malgré la vitalité des mouvements inspirés des danses urbaines, tout concorde à suggérer un parcours d’évitement où les interprètes finissent par tourner en rond (littéralement) au bout de 30 minutes. La musique lancinante de Rémy Saminadin, Roger White et Ted Yates, jouée sur le plateau, contribue elle aussi à créer un sas sonore à l’issue improbable.

Au cours de la discussion post-représentation, Helen Simard a défini sa danse comme « une extension du vécu », vécu que l’on imagine partagé par beaucoup, ces derniers temps, mais il se déploie, dans Papillon, avec un supplément d’émotions, de talent et de résilience artistique, indéniable chez la chorégraphe. Un époustouflant travail en pleine crise sanitaire.

Papillon

Chorégraphie : Helen Simard, en collaboration avec les interprètes : Nindy Banks, Mecdy Jean-Pierre, Victoria Mackenzie, Rémy Saminadin, Roger White et Ted Yates. Réalisation : Helen Simard et Frédéric Baune. Direction musicale : Roger White. Scénographie : Robin Fisher. Éclairages : Hannah Kirby. Conseil artistique : Alexandra Landé. Dramaturgie : Mathieu Leroux. Costumes : Nalo Soyini Bruce. Une production des Créations interdisciplinaires We all fall down et de Danse-Cité offerte en webdiffusion du 13 au 15 novembre 2020 18h, sur le site de La Chapelle Scènes Contemporaines.

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