Entrevues

Technicien·nes de scène et pandémie : Une vie derrière le rideau ?

Plusieurs comédien·nes et metteurs et metteuses en scène se sont exprimé·es publiquement, depuis le début de la crise sanitaire, afin de dénoncer les conditions sans pareilles dans lesquelles sont présentement tenu·es les artistes. Mais qu’en est-il des technicien·nes de scène ? Comment ceux et celles qui œuvrent dans l’ombre à faire briller le travail d’autrui ont-ils et ont-elles su faire face pandémie ?

Sylvain Ratelle est devenu chef éclairagiste chez Duceppe en 2020. Tombé amoureux des jeux de lumière lors de ses études à l’UQÀM, il se remémore ses années de baccalauréat avec émotion, alors que les enseignant·es en technique étaient souvent des ancien·nes roadies pour des groupes rock comme Offenbach ou Iron Maiden. À sa sortie de l’école, il a commencé à faire de la tournée, mais aussi à travailler pour divers événements comme le Festival Transamériques (FTA). Lorsque le premier confinement a été déclaré, en mars dernier, tout a semblé s’arrêter autour de lui. Alors chef éclairagiste pour le département de théâtre de l’UQÀM, il a passé plusieurs mois à s’occuper du mieux qu’il a pu : « J’ai fait l’inventaire complet du matériel qu’on avait à l’université, j’ai fait de la révision de vieilles notes de cours, j’ai revu certaines programmations, mais le temps est rapidement devenu long. » explique t-il. « Les questions existentielles sur mon choix de carrière sont ensuite venues d’elle-même, mais je tentais de les éviter le plus possible. Je me suis mis à venir en aide à mes ami·es. J’ai passé beaucoup de temps dans le resto de l’un et à faire de l’emballage pour la compagnie d’une autre. Puis, un jour, après avoir parlé à ma cousine qui est infirmière, j’ai décidé que je voulais absolument m’impliquer. »

Durant les premiers mois du confinement, Sylvain Ratelle avait eu la chance d’apprendre à maîtriser l’impression 3D; il s’est donc servi de ses nouvelles connaissances afin d’imprimer des centaines de visières et d’attaches pour masques N95, qu’il est allé distribuer gratuitement dans les CHSLD et les hôpitaux de son quartier. C’est finalement au cours de l’été 2020 qu’il s’est fait offrir le poste de chef éclairagiste pour la compagnie Duceppe. À l’automne, il a eu la chance de faire partie de l’équipe de production de Toutes les choses parfaites et de celle King Dave, qui allait voir le jour lorsque le second confinement a été annoncé. Le spectacle aura tout de même pu être vu par certains spectateurs et spectatrices en zone orange, notamment dans le Bas-Saint-Laurent. En ce moment, Sylvain Ratelle travaille sur la pièce L’Amour est un dumpling de Nathalie Doummar, qui sera webdiffusée prochainement. Pour cet éclairagiste d’expérience, le retour en salle s’est fait avec quelques angoisses, mais surtout dans le plus grand des bonheurs.

L’art de la polyvalence

Cette capacité à être polyvalent·e et à conjuguer plusieurs existences à la fois apparaît bien familière à Estelle Desrosiers-Rampin, assistante directrice technique chez Tangente. Selon elle, une grande majorité des technicien·nes de scène menait déjà une double vie avant la pandémie : « J’aime dire que c’est un monde de pirates. C’est un monde plutôt solitaire étant donné que nous avons tous et toutes un side line en plus de notre travail à la technique. J’ai eu énormément de chance d’accéder à l’emploi d’assistante à la direction technique et qu’il me permette de bien vivre, mais ce serait mentir que de dire que ça se passe aussi bien pour tous et toutes mes collègues. »

Pour celle qui est, de plus, technicienne de son et d’éclairage pour de nombreux festivals et illustratrice de bande dessinée, la pandémie aura tout de même été une occasion de se dépasser en convertissant différentes pièces de l’édifice Wilder en ministudios de tournage pour assurer la diffusion de spectacles de danse contemporaine. Elle a même profité de cette longue pause pour fonder une famille. C’est avec sa fille d’un mois dans les bras qu’elle aborde l’importance de reconnaître le travail des technicien·nes de scène, mais surtout de ceux et celles qui font ce travail à la pige : « Chez Tangente, on veut donner une voix non seulement aux chorégraphes émergent·es, mais aussi à ceux et celles qui débutent dans le monde de la technique. »

Le métier de technicienne étant extrêmement physique, Estelle Desrosiers-Rampin a rapidement dû prendre une pause, au cours de sa grossesse, mais souhaitait tout de même s’impliquer au meilleur de ses capacités au sein de l’équipe de Tangente. Quand on l’a affectée à l’élaboration d’une nouvelle politique contre le harcèlement sexuel dans le milieu culturel, elle était enchantée : « J’ai commencé dans le domaine en étant l’une des seules femmes qui se passionnaient pour le son. J’étais déjà une fervente féministe, mais j’ai d’autant mieux saisi l’importance de nos luttes lorsque je suis arrivée sur le marché du travail. Je ne veux pas que ma fille ait à vivre ça. J’acceptais absolument toutes les offres qui passaient dans l’espoir de gravir les échelons. Aujourd’hui, je regarde ça et j’ai énormément d’empathie pour ceux et celles qui ne sont pas sur nos payrolls officiels, mais qui contribuent tout de même énormément à la mise en place de nos spectacles. C’est pour ça que dès que le confinement a été déclaré, ma priorité a été de veiller à ce que les pigistes soient payé·es. » Selon Estelle Desrosiers-Rampin, l’avenir appartient à ceux et celles qui sont capables d’être curieux, curieuses et d’expérimenter le plus de choses possibles.

En attendant la suite

Depuis maintenant 13 ans, Alexandre Michaud est chef éclairagiste au Théâtre du Rideau Vert. Il est chargé de communiquer avec les technicien·nes pigistes et de les engager, au besoin. Dans la dernière année, il déplore le nombre d’appels qu’il a dû effectuer pour annoncer de mauvaises nouvelles : « Je trouvais ça tellement dur de devoir annuler leurs contrats à répétition. J’ai décidé d’arrêter de leur faire violence et de me faire violence et maintenant j’attends à la dernière minute avant de leur téléphoner pour leur proposer du travail, car on ne sait vraiment jamais ce qui va se passer. C’est comme vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. On a passé la dernière année à se préparer pour des spectacles qui devaient avoir lieu dans un certain avenir, mais sans savoir lequel. Si on entendait aux nouvelles que le confinement durerait 28 jours, et bien on devait absolument avoir un show monté et prêt à être présenté au public pour la fin de cette période. C’est assez décevant de se faire dire à une semaine de préavis qu’on ne saura jamais quand le spectacle aura lieu. » Il confie que ce qui lui est apparu comme l’élément le plus « crève-cœur » de tous fut d’avoir attendu aussi longtemps pour finalement devoir se rendre à l’évidence et se résoudre à démonter entièrement le décor de la pièce Adieu Monsieur Haffmann, qui n’aura servi que deux fois.

Si les étés d’Alexandre Michaud étaient généralement occupés par les productions de comédies musicales signées Juste pour rire, son été 2020 a surtout consisté à faire divers travaux de réparation et de rénovation au Théâtre du Rideau Vert avec son équipe. Il prend d’ailleurs la peine de souligner le souci démontré par son employeur en ce qui concerne les conditions de travail des technicien·nes durant la pandémie. On a pensé à eux et elles dès que des subventions ont pu être accordées aux théâtres.

Si de nombreux travailleurs et travailleuses de l’ombre avaient déjà des centres d’intérêt et des emplois secondaires très variés, d’autres se sont découvert de nouvelles passions durant le confinement. C’est notamment le cas du concepteur d’éclairages Hubert Leduc-Villeneuve, qui, au printemps dernier, a perfectionné son talent en dessin afin de devenir tatoueur. Il fait aujourd’hui partie de l’équipe d’un studio professionnel et compte en faire définitivement son métier, même si la perte de ses contrats dans l’univers des arts de la scène lui a laissé un goût amer. Que la pandémie ait été synonyme d’entraide, de pause pour fonder une famille et retourner aux sources, ou encore d’une réorientation de carrière complète, la période actuelle est porteuse de grandes réflexions.

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