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Abdelghafour Elaaziz, acteur de guerre

© Véro Boncompagni

Dans Besbouss, autopsie d’un révolté, une pièce de Stéphane Brulotte présentée au Théâtre de Quat’Sous à partir du 22 avril, Abdelghafour Elaaziz interprète un médecin légiste, chargé par le gouvernement tunisien de faire l’autopsie de Mohamed Bouazizi (surnommé  affectueusement Besbouss par sa mère), qui s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid et qui, par son geste, a déclenché la Révolution du jasmin, qui entraînera la chute du président Ben Ali.

«Bouazizi était un jeune marchand de fruits, raconte Abdelghafour Elaaziz, qui travaillait dans la rue et qui de son commerce faisait vivre sa famille. Quand un jour des policiers lui demandent son permis – alors qu’on n’a pas besoin d’avoir un permis pour vendre des fruits dans la rue – l’altercation dégénère en violence. Humilié, Bouazizi s’est suicidé. C’était sa seule façon de dire non et d’exprimer sa colère. Mais l’acte en lui-même interpelle le médecin légiste, lui qui fait partie de l’appareil d’état tortionnaire. La rencontre avec ce corps carbonisé provoque en lui un trouble, fait naitre la peur, des doutes et de terribles questions. Cette pièce est un monologue, mais pour Dominic [Champagne, le metteur en scène ] c’est une pièce à deux personnages: le médecin et le mort.»

Dualité qui s’exprime physiquement sur scène, par l’opposition entre le corps vertical et le corps horizontal. L’autorité et la révolte. La répression et la liberté. «La pièce se situe à ce moment charnière, au moment de la fissure, reprend Abdelghafour. Elle ramène la révolution à un moment humain, simplement humain.»

Depuis maintenant un an, entre Montréal et Tunis, auteur, acteur et metteur en scène travaillent sur le texte, pour arriver à une version finale, «dépouillée des choses qui pourraient distraire ou apparaître superflues, précise le comédien. Je suis content de porter cette parole. Mais plus que cela, j’ai envie de vivre cette situation sur une scène: le scientifique qui cherche la vérité et à qui on demande de fournir un rapport pour discréditer l’acte dont il est le témoin privilégié. Un face à face avec l’absurde.»

Un suicide politique

Dans Besbouss, la question philosophique, amené par le médecin, est clairement posée: peut-on encore mourir pour des idées ? «On touche ici au questionnement qui préoccupe le médecin légiste, reprend Abdelghafour. Le suicide de Besbouss est d’une grande violence, et je ne crois pas à la violence. Bien sûr, cet acte peut aussi être considéré comme romantique, et on peut se laisser aveugler par le romantisme, mais ce moment passe vite. Avant et après Besbouss, il y a eu de nombreux suicides dont on n’a pas parlé, des suicides «inutiles», qui ne plongent dans le désarroi que la famille, pas le gouvernement. Le suicide, c’est une colère dirigée contre soi, un meurtre qui se trompe d’objet. Militer dans les associations, participer à des événements, résister, c’est, à mon sens, plus courageux. Comme ces journalistes et ces militants, emprisonnés pour leurs idées, qui font des grèves de la faim… C’est l’acte de suicide qui met le médecin légiste dans un état paradoxal : faut-il avoir pitié de Besbouss, ou le détester ?»

Comédien minoritaire

D’origine marocaine, Abdelghafour vit au Québec depuis 2006: «La plupart des jeunes du Maghreb rêvent de quitter leur pays. Je suis allé à l’Université au Maroc, puis j’ai suivi les cours de l’Institut supérieur d’art dramatique à Rabah, avant de partir en France, où j’ai vécu et travaillé pendant quatre ans avec le Théâtre National de Toulouse. Parallèlement, j’avais fait mon dossier pour émigrer au Canada. Lassé des complications administratives en France, j’ai débarqué à Montréal avec ma valise, le 22 janvier 2006. Et je suis reparti à zéro… Ce qui n’est pas évident, à 34 ans…»

Dans Incendies, le film réalisé par Denis Villeneuve, Abdelghafour tenait le rôle du bourreau. Il a également tourné avec Sébastien Rose dans Le banquet, dans Diego Star, de Frédérick Pelletier et Boucherie Hallal, de Babek Aliassa. Au théâtre, il a joué dans Cantate de guerre, mis en scène par Martine Beaulne, et dans The Poster, la version anglaise de L’Affiche, de Philippe Ducros: «Je suis Marocain, j’ai une gueule de maghrébin, c’est mon cast, comme on dit. On m’appelle pour des personnages de terroriste, pour jouer des criminels… Je joue toujours la guerre, je deviens un acteur de guerre! dit Abdel en riant. Et pour l’obtention de ma maitrise, j’ai présenté un texte de Heiner Müller qui s’appelle Souvenir d’une révolution! Il est évident que je suis coupé d’un certain répertoire, j’ai joué, mais je ne peux pas dire que je jouerais. Les rôles sont rares… Je suis un comédien minoritaire dans une communauté minoritaire. Je ne vis pas de mon métier, je travaille en restauration pour gagner ma vie. Mais je ne peux plus attendre qu’on m’appelle, aussi je veux développer mes propres projets de mise en scène. Et puis, au bout de huit ans, un solo comme celui-ci t’est proposé, et c’est la meilleure chose qu’un acteur puisse rêver.»

D’un printemps à l’autre

Printemps arabe ou érable, Abdelghafour a vécu les deux, l’un par procuration et l’autre en direct. La révolte en Tunisie a été pour lui porteuse d’espoir et de changement: «Je suis né dans un régime totalitaire. Quand on vit sous une dictature, dans le silence pendant longtemps, il y a un moment où on se dit: on est foutus, c’est fini, ça ne changera pas. Les  jeunes crèvent, «ils tiennent les murs», comme on dit au Maghreb, ils glandent, quoi. Quand le malaise touche les jeunes, c’est le cœur qui est atteint et l’humeur tourne au désespoir, on se demande si on est condamné à vivre ainsi… En Tunisie, au départ, personne n’a vu arriver cette révolution. Enfin, les émeutes, les révoltes… On n’y croyait pas. On ne pensait pas qu’on pouvait casser le monolithe. Ça m’a donné beaucoup de foi, de voir que ça pouvait survenir. Alors, il faut continuer de rêver, même si on rêve trop…

Pendant le printemps érable, j’étudiais à l’UQAM en maitrise. Mais j’étais aussi dans la rue! J’ai vécu cette protestation comme un geste sain, malgré les dommages collatéraux. J’étais content de voir ces jeunes marcher, scander des slogans. Les grosses manifestations ont été des moments inoubliables. On se plaint d’être abrutis par les médias, les banques et la société de consommation,et c’était tellement beau de voir les gens se réveiller, s’indigner… de sentir ce vent de contestation souffler sur la planète… Même si on ne trouve pas de solution pour demain, les gens parlent, s’expriment, il se savent maintenant capables d’affronter le bourreau, et ça, c’est un espoir formidable.

Pour moi, Besbouss est important à double titre : il y a  Abdel le comédien qui va se faire plaisir à jouer, mais il y aussi Abdel l’Arabe qui connaît bien cette réalité, et pour qui il est nécessaire d’affronter, de dénoncer l’absurdité…»

Besbouss, autopsie d’un révolté. Texte de Stéphane Brulotte. Mise en scène de Dominic Champagne. Au Quat’Sous du 22 avril au 17 mai 2014.