Chroniques

Théâtres institutionnels : la charte de l’ambiguïté

Voici une petite reconstitution dramatique. Nous sommes le vendredi 4 novembre 2011, au centre Saint-Pierre, en plein congrès du Conseil québécois du théâtre (CQT) sur le thème «Théâtres institutionnels et développement de l’art théâtral». Déjà, le milieu théâtral a tenté d’identifier les valeurs à prioriser dans la mise en place de théâtres institutionnels. S’est embourbé dans les définitions. A vécu le traditionnel tirage de couverte: des représentants de certains théâtres se sentant exclus de la définition discutée se sont montrés incapables de réfléchir plus largement à la question. Après les soupirs d’exaspération (bien justifiés) et les remises à l’ordre, soudain, quelqu’un ose aborder la question des mandats des directeurs artistiques des futurs théâtres institutionnels. La charte proposée par le CQT parle de directions artistiques transitoires, après tout. On sait le sujet délicat (et personnellement, vous l’aurez compris, c’est aussi le combat qui me tient le plus à coeur). Mais si vous le voulez bien, entrons à pas de souris au Centre Saint-Pierre pour capter un court moment d’échanges.

UN DIRECTEUR ADMINISTRATIF: Alors, des mandats d’une durée de quatre ans, ça vous irait?

UN COMÉDIEN: Il nous faut des mandats à durée déterminée parce qu’il faut lutter contre les habitudes qui s’installent dans les directions artistiques.

UN DIRECTEUR DES COMMUNICATIONS: Ouais, car sans des mandats à durée déterminée, il y a un danger de complaisance. Il faut se demander, même quand les salles sont pleines et que les comptes sont bons, si notre théâtre évolue, si les grands plateaux sont au service de l’innovation.

UN AUTRE DIRECTEUR ADMINISTRATIF: Mais comment peut-on interférer dans les décisions de nos théâtres, qui sont des organismes à but non lucratif ? Personne ne peut imposer à un conseil d’administration une limitation de mandat.

UNE DIRECTRICE ARTSTIQUE: On peut décider de fonctionner par mandat, je ne suis pas nécessairement contre, mais on va ainsi perdre des membres du C.A. Et le C.A est essentiel pour la recherche de financement privé.

UNE AUTRE DIRECTRICE ARTISTIQUE: Des mandats déterminés? Ce n’est pas en lien avec notre histoire. Je trouve que le travail d’un directeur artistique est le travail d’un coureur de fond et ce n’est pas compatible avec l’alternance des mandats.

C’est ainsi qu’on est passés de l’espoir à l’immobilisme, en quelques minutes. Du rêve à la réalité.

Au milieu de tout ça, il y eut une intervention d’un jeune comédien. «Ne peut-on pas éduquer nos C.A ?», a-t-il lancé, plein d’espoir. Naïf en apparence, son cri du coeur m’a pourtant donné envie de creuser la question.

Car si le CQT prend la peine de réfféchir à la question des mandats artistiques, c’est que l’espoir de modifier la structure actuelle persiste. La mention des «directions artistiques transitoires» fait d’ailleurs toujours partie, malgré ces discussions, de la Charte des théâtres institutionnels adoptée par l’assemblée samedi matin.

Il est vrai qu’en ce moment, chaque C.A obéit à sa propre charte constitutive et décide de la procédure à suivre pour le renouvèlement des mandats. Les théâtres établis ont le même statut que n’importe quelle compagnie de théâtre et, qui plus est, ce sont des structures privées relevant de la loi sur les compagnies. Selon cette structure, pour réussir à imposer des mandats artistiques à durée déterminée, il faudrait demander à chaque conseil d’administration de revoir sa charte constitutive s’il le veut bien. Évidemment, rien ne les oblige à le faire.

Voilà pour l’impossibilité.

Mais à quoi bon rêver d’un changement de paradigme si l’on est incapables d’imaginer nos théâtres autrement? Si, pour une question aussi fondamentale que celle-là, on n’envisage rien d’autre que l’inertie?

Peut-être est-ce impossible de provoquer un changement dans le fonctionnement des C.A. Il faudrait, pour ce faire, que chacun d’entre eux s’avère soudainement sensible aux souhaits des membres du CQT et mette cette discussion à l’ordre du jour. Ou que le conseil des arts, prenant acte de la charte des théâtres institutionnalisés, augmente considérablement les subventions annuelles de quelques théâtres et leur donne un nouveau statut en leur suggérant fortement de se débarrasser de leur fonctionnement d’entreprise privée.

C’est le grand rêve, je crois bien, du CQT. La Charte en serait la première manifestation, la première étape, le premier maillon stratégique, la première expression collective.

D’accord. Mais paradoxalement, la Charte demeure évasive à ce sujet et ne le propose pas clairement.

Alors, si personne ne croit qu’on peut influencer les conseils d’administration, ou du moins les sensibiliser aux souhaits du milieu théâtral (les éduquer, comme disait le jeune comédien), je me dis qu’il vaut mieux carrément arrêter de rêver.

Ou encore, laisser de côté cette idée ambiguë d’une charte des théâtres institutionnalisés pour réclamer clairement les deux ou trois théâtres d’État que nous méritons – des théâtres publics. C’est l’idée derrière les propositions 73 et 74 des derniers états généraux du théâtre. Peut-être est-ce de cela que les membres du CQT auraient dû discuter franchement.

 

Merci à Félix-Antoine Michaud et Jacques Vézina, qui m’ont aidé à voir plus clair dans le fonctionnement des conseils d’administration d’organismes à but non-lucratif.

 


À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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