Critiques

Kolik : Jusqu’à plus soif

Fascinant objet que ce Kolik, de Rainald Goetz, mis en scène par Hubert Colas. De ce metteur en scène basé à Marseille, j’avais déjà vu en France deux spectacles, Le livre d’or de Jan et Mon képi blanc, pièces dont j’avais gardé un souvenir heureux malgré une certaine aversion de la part de la critique parisienne, qui avait déclaré solennellement que Le livre d’or de Jan n’était qu’un spectacle creux qui n’agitait que du vide. C’était tout le contraire, pourtant. Une superbe partition chorale sondant l’identité fragmentée d’un artiste disparu: travail mettant magnifiquement en scène les chemins de la mémoire et de la perception de l’autre, dans une contemporanéité assumée, au moyen d’un traitement rythmique et percutant de la parole.

Ce travail pointu sur l’oralité est poussé jusqu’à un vibrant paroxysme dans Kolik, où le comédien Thierry Raynaud  décortique l’expérience humaine dans un monologue saccadé, avec des mots simples qui semblent le traverser tout entier et lui faire chaque fois redécouvrir sa place dans le monde. Le texte déconstruit les phrases et hache la pensée pour mieux se rapprocher de l’origine de l’homme, évoquant tour à tour la construction de soi, les chemins de la pensée et de la science, les sentiers de l’intimité, provoquant un état de qui-vive constant, dans un rapport constamment renouvelé avec la parole. Cette parole est ainsi très engageante: elle saisit physiquement l’acteur et garde le spectateur en état d’alerte, au bout de son siège.

La notion de «théâtre performatif» prend ici tout son sens. D’autant que l’acteur, pendant ce temps, enfile les verres comme s’il s’enivrait jusqu’à sa complète disparition, soumettant son corps à un étrange ballet dont on entendra graduellement la trame sonore en de légers bruits de déglutition. La mise en scène, en quelque sorte, donne à voir le corps en transformation: il s’agit d’un homme dont la psyché et la pensée se déconstruisent jusqu’à la liquéfaction et dont le corps, peu à peu, s’alourdira doucement, presqu’imperceptiblement.

C’est radicalement beau. Il ne vous reste qu’une chance d’attrapper ce spectace à l’Usine C, ce soir.

 

Kolik
De Rainald Goetz
Mise en scène d’Hubert Colas
Une production Diphtong, à l’Usine C les 21 et 22 mars 2012

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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