Articles de la revue JEU 142 : L'enfant au théâtre

L’enfant au théâtre : un autre regard

On se souvient de l’enfant de Saint-Denys Garneau, qui explore l’espace des possibles ouvert par l’imaginaire du jeu – et du poème. Ou encore de Bérénice Einberg, des frères et sœurs d’Emmanuel, de ceux de la petite fille qui aimait trop les allumettes, de Monsieur Émile, de Léolo, de Benoît, le neveu de Mon oncle Antoine, qui se sont initiés au monde non pas avec la candeur qu’on pourrait associer à leur jeune âge, mais plutôt avec excès, menés par le désespoir ou la révolte. Et c’est peut-être cette ambiguïté qui touche et fait que ces héros enfantins représentent des figures si importantes, si mémorables dans la littérature et le cinéma québécois, ambiguïté du personnage tout à la fois innocent et révélateur des angoisses et cruautés de la société. Au théâtre, de Michel Tremblay à Simon Boulerice en passant par Marie-Christine Lê-Huu, Larry Tremblay, Isabelle Hubert ou Daniel Danis, les dramaturges sont nombreux à créer des personnages d’enfants. Dans ce dossier, qui aborde une parcelle bien fragmentaire de l’ensemble abondant des œuvres théâtrales québécoises et étrangères mettant en scène des enfants, nous avons voulu interroger cette présence : Que révèle le personnage de l’enfant sur la scène ? Comment regarde-t-il le monde ? Car il semble – c’est un des leitmotivs dans les textes réunis – que l’enfant permet aux créateurs de développer un point de vue s’apparentant à celui de l’étranger ; un regard sur le monde qui souligne ce que, par habitude, on ne voit plus.

Bien que le dossier porte principalement sur le théâtre s’adressant aux adultes (dans lequel le personnage d’enfant a une tout autre fonction, nous semble-t-il, que celui que l’on retrouve dans les productions jeunes publics), nous avons cru important de poser la question du spectateur enfant. Comment regarde-t-il le théâtre ? Ainsi le premier texte du dossier, préparé par Raymond Bertin, propose une réflexion sur l’écriture pour les enfants : il interroge de manière nuancée la compartimentation des publics et l’attitude de certains créateurs cherchant à être en phase avec des spectateurs d’un groupe d’âge bien précis. Philippe Couture parle, quant à lui, d’une expérience peu commune qui s’est déroulée lors de l’édition 2011 du Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, où c’est un jury composé d’enfants qui décernait des prix aux spectacles méritants. Ce geste subversif, dans la mesure où les enfants ont bousculé les conventions du monde du spectacle, répondait également à un objectif de médiation culturelle.

Le personnage de l’enfant dans la dramaturgie fait l’objet de trois textes. D’abord, Christian Saint-Pierre s’est entretenu avec Normand Chaurette chez qui l’enfant, présent mais toujours invisible, constitue « un état » pouvant correspondre à l’adulte et propose un autre point de vue sur le réel. Sylvain Diaz expose le refus de grandir des enfants dans l’univers apocalyptique du Bain des raines d’Olivier Choinière, tandis que Daniel Canty évoque les enfants qu’on retrouve dans tous les spectacles de Marie Brassard, circulant entre rêve et réalité, et révélant les chemins perdus du souvenir. 

Comment incarner le personnage d’enfant sur scène ? Si Marie Brassard y parvient en lui donnant une forme sonore grâce à la manipulation électronique de sa voix, plusieurs autres moyens choisis par les metteurs en scène pour relever ce défi sont déclinés dans le dossier. Étienne Bourdages a rencontré trois acteurs professionnels habitués à jouer les enfants au théâtre : Olivier Morin, Sébastien René et Audrey Talbot, en évitant les clichés associés à l’enfance, proposent le « point de vue d’un acteur adulte sur l’enfance ». Certains créateurs choisissent plutôt de mettre en scène des enfants acteurs, comme Romeo Castellucci. Maude B. Lafrance explique comment, dans plusieurs de ses spectacles, l’enfant en scène permet de provoquer l’imprévisible et d’instaurer le temps de l’enfant, soit le présent. Dans son analyse d’un spectacle marquant de la dernière édition du Festival d’Avignon, enfant, Rosaline Deslauriers décrit le ballet tout à la fois ludique et angoissant composé par Boris Charmatz, dans lequel les enfants apparaissent ensommeillés, manipulés par des danseurs adultes dans des « péripéties aériennes » ou en maîtres turbulents du plateau. La représentation de l’enfant sur scène s’avère d’autant plus difficile lorsqu’il s’agit d’un enfant qui meurt. C’est le sujet de Beauté, chaleur et mort de Nini Bélanger et Pascal Brullemans, une très belle œuvre construite à partir d’un drame personnel : la mort de leur nouveau-né. Le couple de créateurs propose une réflexion sur l’élaboration de ce spectacle, sur la façon de représenter l’enfant grâce à des objets symboliques et sur l’importance de l’art pour pallier l’absence de mots exprimant le deuil d’un enfant. C’est également le sujet d’un ouvrage collectif dirigé par Georges Banu, l’Enfant qui meurt, dont Alexandre Cadieux fait le compte rendu en suivant l’évolution au fil de l’Histoire, de l’Antiquité à la période contemporaine, de ce motif étonnamment récurrent au théâtre. 

Enfin, deux textes répondent en écho aux questions abordées dans le dossier. Dans la « Carte blanche » confiée à Evelyne de la Chenelière, l’auteure révèle l’importance du thème de l’enfance dans son écriture, grâce auquel elle « invente un regard d’enfant sur la figure maternelle ». Elle donne ensuite la parole à Sacha, enfant qui transforme, en jouant, sa mère adorée en figurine qu’elle peut manipuler… Patricia Belzil signe quant à elle une chronique sur l’excellent Monsieur Lazhar, film de Philippe Falardeau dont le scénario est inspiré d’une pièce d’Evelyne de la Chenelière et qui met en scène un professeur et ses élèves dans une classe du primaire. 

Aussi dans ce numéro

En vue du prochain Festival TransAmériques sont présentées les démarches de créateurs invités au printemps 2012 à Montréal. Des textes sur Anne Teresa De Keersmaeker, Daniel Léveillé et le Nature Theater of Oklahoma nous préparent ainsi à assister à des spectacles prometteurs. Deux de 2011 sont également recensés : Johanne Bénard nous fait un compte rendu du Festival de Stratford et Yan Hamel, du Festival interculturel du conte du Québec. 

En plus des habituels comptes rendus critiques de spectacles et de livres préparés par nos collaborateurs, ce numéro comprend un hommage senti à Marthe Turgeon préparé par Alice Ronfard, un portrait de Patrice Chéreau signé Michelle Chanonat, une chronique de Michel Vaïs sur le rayonnement dans le monde du code d’éthique de la critique québécoise ainsi qu’un dialogue rigolo dans lequel Alexandre Cadieux et Christian Saint-Pierre exposent les dérives de la critique. Dans le prolongement du dossier « Mission et transmission » (Jeu 138, 2011.1), des membres de la Fondation Jean-Pierre Perreault ont accordé à Ariane Fontaine un entretien à propos de leur travail de préservation et de mise en valeur des œuvres chorégraphiques. Enfin, nous publions, à la suite de ceux qu’on retrouve dans Jeu 141, un texte lu lors d’une des récentes réunions de l’Association des compagnies de théâtre : Patrice Dubois y pose la question de l’engagement au théâtre, sujet même de l’éditorial de Christian Saint-Pierre qui suit cette présentation.

Bonne lecture !

Hélène Jacques

À propos de

Hélène Jacques enseigne la littérature au collège Lionel-Groulx. Elle a été membre de la rédaction de JEU de 2003 à 2013 et codirectrice de L’Annuaire théâtral de 2014 à 2016. Elle fait partie d’une équipe de recherche qui réalise une synthèse historique du théâtre québécois depuis 1945 (sept-qc.org).

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