Articles de la revue JEU 143 : Planète marionnette

Planète marionnette : un monde en effervescence

Lilliputienne ou surdimensionnée, figurine, poupée ou simple objet détourné de son usage habituel, qu’elle soit manipulée selon une technique ou une autre, qu’elle se meuve en ombre ou grâce à la mécanique sophistiquée des automates, la marionnette se présente comme un monde en soi. Artefact d’un rituel ancien ou avatar technologique d’avant-garde, qu’elle soit utilisée pour dérider les enfants par ses pitreries, pour séduire les plus grands par ses qualités esthétiques, pour émouvoir ou pour revendiquer au nom des opprimés, la marionnette prend vie partout, à toutes les époques et sur tous les continents. Faisant appel à d’innombrables métiers – sculpture, peinture, couture, menuiserie, conception d’éclairages, jeu d’acteurs, manipulation, bruitage, haute technologie –, le théâtre de marionnettes touche aux arts visuels, à la danse, au cinéma, univers d’exploration interdisciplinaire infini. Héritage à préserver à travers lequel s’exprime le mystère de la vie, du passage de l’inanimé à l’animé, la planète marionnette représente l’humaine condition dans toutes ses manifestations.

Les arts de la marionnette au Québec connaissent une ère féconde, une période d’effervescence indéniable, perceptible dans le nombre de créations, dans la qualité des productions comme dans l’innovation, qu’elles visent des publics d’adultes ou d’enfants. Tout n’est pas rose cependant, et les débats qui agitent le milieu en témoignent. En concoctant ce dossier, 23 ans après celui de Jeu 51, substantiel et toujours pertinent, nous avons voulu marquer le 30e anniversaire de l’Association québécoise des marionnettistes (AQM). Le rayonnement international de nos compagnies, le décloisonnement des disciplines et des publics, la formation, la création et la recherche, la sauvegarde du patrimoine sont abordés dans ce dossier abondamment illustré, agrémenté d’un exceptionnel cahier de photos couleur. Après avoir assisté pendant deux jours aux nombreux échanges tenus lors du Colloque sur les arts de la marionnette organisé par l’AQM en décembre dernier, j’ai souhaité y consacrer un compte rendu qu’on pourra lire en ouverture de dossier, suivi du manifeste des marionnettistes intitulé très justement « Pour la reconnaissance de la marionnette en tant qu’art majeur et essentiel ».

En notre époque de mondialisation et d’avancement technologique, l’art ancestral de la marionnette se maintient et se renouvelle partout sur la planète, comme nous le confirme le secrétaire général de l’Union internationale de la marionnette (UNIMA), le Québécois Jacques Trudeau. En 2010, Robert Lepage, dans son Message international de la Journée mondiale de la marionnette, revenait à la base du pouvoir de la marionnette : le lien d’intimité quasi magique qu’elle établit avec le public. On a pu s’en rendre compte encore récemment, lors de la dernière édition du festival montréalais les Trois Jours de Casteliers, tenue début mars et que David Lefebvre a suivie pour nous. Françoise Boudreault a, pour sa part, parcouru le Saguenay, une région fertile en théâtre de marionnettes, où elle a notamment rencontré Dany Lefrançois, directeur artistique de la Tortue Noire. La « position marionnettique » à travers les démarches de José Babin et de Julie Desrosiers fait ensuite l’objet d’une étude de Catherine Sirois. À l’Université du Québec à Montréal, le Diplôme d’études supérieures spécialisées en théâtre de marionnettes contemporain a 5 ans : sa directrice, Marthe Adam, en raconte la mise sur pied et en fait ressortir les objectifs, tandis que l’une des premières diplômées, Myriame Larose, témoigne de la formation qu’elle y a acquise et de ses débuts dans la pratique. Les chercheurs du LANTISS, laboratoire technologique de l’Université Laval, expliquent par ailleurs à Philippe Couture leurs recherches sur le castelet électronique, et les visées futuristes auxquelles il ouvre la voie. Enfin, dans un texte amusé et amusant, Michel Vaïs parcourt pour nous la somme fabuleuse que constitue l’Encyclopédie mondiale des arts de la marionnette, publiée par l’UNIMA en 2009.

À lire également dans ce numéro

En écho à ce dossier « Planète marionnette », on lira un hommage au marionnettiste Petr Baran, décédé en octobre dernier, signé par Marthe Adam et par Sabrina Baran. De plus, Jeu a offert sa Carte blanche à Olivier Ducas, Marcelle Hudon et Francis Monty qui nous proposent « Un voyage dans l’œuvre de Felix Mirbt », autre marionnettiste marquant de notre courte histoire. Des disparitions qui ramènent la question de la conservation du patrimoine marionnettique, qui m’a inspiré un éditorial. Sous la rubrique Enjeux, plusieurs articles : Michelle Chanonat a interrogé quelques metteurs en scène sur leurs motivations à monter deux fois la même pièce, Michel Vaïs commente l’essai Comment tuer Shakespeare de Normand Chaurette, Martin Faucher revient, un peu dépité, sur le 12e Congrès du Conseil québécois du théâtre, et Martine Côté interroge la relation qu’entretient la ville de Toronto avec la dramaturgie québécoise ; Olivier Choinière et Éric Forget, puis Lorraine Pintal, y discutent les tenants et aboutissants du controversé hacking théâtral Projet blanc. Ailleurs, Baptiste Pizzinat signe un portrait senti du créateur italien Pippo Delbono, Michel Vaïs évoque un séjour récent aux Émirats arabes unis, et Louise Vigeant, ravivant la rubrique Mémoire, rend compte d’un ouvrage dirigé par Gilbert David, Écrits sur le théâtre canadien-français, qui couvre les années 1900 à 1950.

Enfin, des comptes rendus de spectacles, dont un retour sur l’automne 2011 en danse, signé Guylaine Massoutre, et une réflexion sur l’événement Danse à 10 par ses créateurs, la 2e Porte à Gauche, complètent ce numéro qui, nous l’espérons, vous en mettra plein les yeux et la tête!

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une trentaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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