On connaît la thérapie par jeu de rôles. Mais guérir d’un deuil – et ce, toute une famille − par un jeu virtuel, voilà un traitement plus original. C’est sur ce concept séduisant qu’Olivier Choinière a créé et mis en scène sa dernière pièce. Encore faut-il ajouter que ce jeu et ses avatars sont situés dans le Québec rural des années 20. Deux univers également caricaturaux et diamétralement opposés mis en rapport par le prétexte virtuel. Violente déflagration en vue.
Une famille d’aujourd’hui, donc, apparemment heureuse (les sourires sur la photo initiale de groupe semblent l’indiquer). Mais la disparition accidentelle de la benjamine – n’est-on pas toujours coupable de la mort d’un enfant? − va rendre impossible le dialogue entre les survivants. De fait, les trois comédiens commencent par monologuer face à nous, chacun dans son registre, et ils se boucheront les oreilles quand l’un d’eux évoquera la petite fille, comme incapables d’accepter l’idée même de la mort. C’est le fils adolescent qui va rompre cet enfermement en amenant ses parents à participer à un jeu en ligne. Son but: «apprendre à être une famille». De «membres» d’une cellule familiale, ils deviendront des «membres» d’un site interactif. Ils vont s’y trouver des avatars, devront cliquer sur des choix multiples qui les amèneront à faire des «bonnes» ou des «mauvaises» actions, à pratiquer des «vertus» comme la «tempérance», tous termes oubliés pour une idéologie d’un autre temps.
Ce temps, c’est la «belle époque», celui où les parents exerçaient leur autorité dans une société aux règles rigides − obéissance, punition −, mais que ce garçon désemparé trouve rassurantes. Pourtant, le jeu autorise les pires débordements et l’anonymat permet aux sentiments refoulés de refaire surface. Tout dans le thème évoque l’histoire lamentable d’Aurore, l’enfant martyr: le cadre sinistre, la mère qui coupe les cheveux de la fillette, le fils qui doit choisir entre plusieurs châtiments − le savon, les mains dans le poêle, etc. Car «il faut que la petite meure» pour que la famille soit enfin «libre», libérée du poids du deuil, de la responsabilité. Thérapie par l’imaginaire qui est aussi l’un des rôles du théâtre.
Mais si la signification générale et les différents symboles sont d’une grande clarté, la structure dramatique, entre échange de rôles et jeu des avatars (le fils devient la mère qui devient le fils…) souffre un peu de confusion. Ce qui ne l’empêche pas de mettre en relief l’opposition entre les deux univers, leurs mœurs et leur vocabulaire. La «volupté» contre le «cul», les «paroissiens» contre les «membres», langage cru contre concepts religieux ou moraux. Contraste aussi entre le décor métallique noir et agressif imaginé par Jean Bard et les échappées nostalgiques aménagées par la bande sonore d’Éric Forget: chansons anciennes, orgue et chant du coq. Ce sentiment d’écart culmine quand père et fils récitent ces prières emblématiques que sont le Notre Père et le Credo. Silence «religieux» dans la salle: combien auraient été capables de les réciter?
C’est pourtant à nous, spectateurs, que le maître du jeu s’adresse: par le biais un peu répétitif peut-être, quoique justifié, du tutoiement, il veut faire de nous, non pas de simples témoins, mais des acteurs du drame. On n’adhère pas totalement, cependant, à la proposition, sans doute parce que le jeu est plus intellectuel que sensible, que le concept est plus intéressant que l’histoire. Et on reste un peu sceptique devant la «guérison» obtenue, devant le trio reformé, la communication rétablie et le sourire revenu de la mère.
Nom de domaine
Texte et mise en scène d’Olivier Choinière
Une production du Théâtre de Quat’sous
On connaît la thérapie par jeu de rôles. Mais guérir d’un deuil – et ce, toute une famille − par un jeu virtuel, voilà un traitement plus original. C’est sur ce concept séduisant qu’Olivier Choinière a créé et mis en scène sa dernière pièce. Encore faut-il ajouter que ce jeu et ses avatars sont situés dans le Québec rural des années 20. Deux univers également caricaturaux et diamétralement opposés mis en rapport par le prétexte virtuel. Violente déflagration en vue.
Une famille d’aujourd’hui, donc, apparemment heureuse (les sourires sur la photo initiale de groupe semblent l’indiquer). Mais la disparition accidentelle de la benjamine – n’est-on pas toujours coupable de la mort d’un enfant? − va rendre impossible le dialogue entre les survivants. De fait, les trois comédiens commencent par monologuer face à nous, chacun dans son registre, et ils se boucheront les oreilles quand l’un d’eux évoquera la petite fille, comme incapables d’accepter l’idée même de la mort. C’est le fils adolescent qui va rompre cet enfermement en amenant ses parents à participer à un jeu en ligne. Son but: «apprendre à être une famille». De «membres» d’une cellule familiale, ils deviendront des «membres» d’un site interactif. Ils vont s’y trouver des avatars, devront cliquer sur des choix multiples qui les amèneront à faire des «bonnes» ou des «mauvaises» actions, à pratiquer des «vertus» comme la «tempérance», tous termes oubliés pour une idéologie d’un autre temps.
Ce temps, c’est la «belle époque», celui où les parents exerçaient leur autorité dans une société aux règles rigides − obéissance, punition −, mais que ce garçon désemparé trouve rassurantes. Pourtant, le jeu autorise les pires débordements et l’anonymat permet aux sentiments refoulés de refaire surface. Tout dans le thème évoque l’histoire lamentable d’Aurore, l’enfant martyr: le cadre sinistre, la mère qui coupe les cheveux de la fillette, le fils qui doit choisir entre plusieurs châtiments − le savon, les mains dans le poêle, etc. Car «il faut que la petite meure» pour que la famille soit enfin «libre», libérée du poids du deuil, de la responsabilité. Thérapie par l’imaginaire qui est aussi l’un des rôles du théâtre.
Mais si la signification générale et les différents symboles sont d’une grande clarté, la structure dramatique, entre échange de rôles et jeu des avatars (le fils devient la mère qui devient le fils…) souffre un peu de confusion. Ce qui ne l’empêche pas de mettre en relief l’opposition entre les deux univers, leurs mœurs et leur vocabulaire. La «volupté» contre le «cul», les «paroissiens» contre les «membres», langage cru contre concepts religieux ou moraux. Contraste aussi entre le décor métallique noir et agressif imaginé par Jean Bard et les échappées nostalgiques aménagées par la bande sonore d’Éric Forget: chansons anciennes, orgue et chant du coq. Ce sentiment d’écart culmine quand père et fils récitent ces prières emblématiques que sont le Notre Père et le Credo. Silence «religieux» dans la salle: combien auraient été capables de les réciter?
C’est pourtant à nous, spectateurs, que le maître du jeu s’adresse: par le biais un peu répétitif peut-être, quoique justifié, du tutoiement, il veut faire de nous, non pas de simples témoins, mais des acteurs du drame. On n’adhère pas totalement, cependant, à la proposition, sans doute parce que le jeu est plus intellectuel que sensible, que le concept est plus intéressant que l’histoire. Et on reste un peu sceptique devant la «guérison» obtenue, devant le trio reformé, la communication rétablie et le sourire revenu de la mère.
Nom de domaine
Texte et mise en scène d’Olivier Choinière
Une production du Théâtre de Quat’sous
Jusqu’au 10 novembre 2012