Critiques

Rearview : Au motel des solitudes

Par Louis-Dominique Lavigne

 

La Troupe du Jour, compagnie établie à Saskatoon, fait un travail remarquable de développement dramaturgique en son petit coin de pays. Victor-Lévy Beaulieu, en entretien avec Michel Lacombe à la radio de Radio-Canada, affirmait récemment à quel point l’expression des minorités francophones en Amérique, autant au Canada qu’aux États-Unis (pourquoi pas), participe du même combat que celui du Québec. Mieux, il le dynamise. Je partage l’opinion de VLB. C’est pourquoi je m’intéresse tant au théâtre de création qui se pratique dans les francophonies canadiennes hors Québec.

Autant à l’est, avec des auteurs acadiens comme Herménégilde Chiasson, Mélanie Léger, Emma Haché ou Marcel-Romain Thériault, qu’à l’ouest, avec des écrivains comme Laurier Gareau, Madeleine Blais-Dahlem ou Marc Prescott, une création théâtrale originale se construit avec ses thèmes et ses univers. Sans parler de cette dramaturgie franco-ontarienne si singulière dont Jean Marc Dalpé est sans doute le représentant le plus prolifique.

Le jeune auteur et comédien Gilles Poulin-Denis fait partie de ce paysage. Avec Rearview, il frappe fort. Seul sur scène, Poulin-Denis propose une performance éblouissante, où texte et mise en scène se conjuguent en un propos percutant, qui reflète justement cette culture francophone propre à l’ouest du Canada. Rearview est un moment de théâtre qui vaut le détour. J’aime ces spectacles où sont mis de l’avant le texte et le jeu, avec une économie de moyens scéniques permettant une rencontre privilégiée entre l’acteur et le spectateur.

Au motel des solitudes

La scénographie de David Granger, volontiers naturaliste, représente la classique chambre de ces motels impersonnels qui longent nos autoroutes. De francs changements d’éclairage ponctuent la narration et permettent au protagoniste de revivre avec nous les étapes de son errance. Le motel est un lieu sans âme, nous le savons. C’est là qu’échoue, au bout de sa quête, le personnage principal de Rearview qui retrace la recherche de sens aussi dense qu’imprécise à laquelle il s’est livré. Il est normal que cette chambre sans histoire appuie la narration d’un individu lui aussi issu de l’anonymat. Le lieu du récit situe bien la posture en porte-à-faux du personnage, qui raconte sa vie tout en restant en suspens face à celle-ci, qui continue.

Le jeune homme et son auto

Le voyage de Guy – qui voudrait s’appeler Guillaume –, commencé en pleine bagarre à Ville Mont-Royal, se transforme en une fuite en avant sur les routes ontariennes. Guy parle à sa voiture qu’il nomme Manu (pour Emmanuel). Il arrive à North Bay. Sa voiture n’avance plus ; un jeune homme qui ressemble à Jésus la répare. Guy embarque le sosie de Jésus avec lui. Ce dernier dit s’appeler Jim Morisson. Cette référence au leader du groupe The Doors n’est pas innocente : elle colore l’itinérance du personnage d’une mythologie nord-américaine qui séduit encore les jeunes générations du nouveau siècle. Guy a 27 ans ; Morisson, chanteur culte, est décédé en 1971 à cet âge-là, le même que Jimi Hendrix, Brian Jones, Janis Joplin, Kurt Cobain, et plus récemment Amy Winehouse. Celui qu’on appelait le Lizard King demeure encore de nos jours un représentant charismatique de cette jeunesse radicale qui aime vivre dangereusement sur les routes de son destin.

Guy et Jim arrivent à Sturgeon Falls en Ontario. Ils entrent dans la Petit Québec Tavern. Guy-Guillaume participe, bien malgré lui, à une sorte de partouze, avec filles, drogue et bagarre. Ce n’est pas Ulysse : son voyage n’est pas une odyssée. Plus près de l’errance picaresque à la Kerouac que de la dérive homérique à la James Joyce, Rearview ne raconte pas un retour à une Ithaque promise, mais décrit une sorte de déchirement identitaire propre aux minorités francophones hors Québec. Par sa langue, son accent, ses passages en anglais, on voit bien que Guy n’est pas un Québécois mais un canadien français qui souhaite exprimer son mal d’amour comme il l’entend. Guy-Guillaume mérite qu’on l’écoute parce qu’il porte une américanité bouleversante que nous, au Québec, concentrés sur nos petits problèmes identitaires, connaissons mal.

«This is the end »

Guy est au bout de sa traversée. Il la revit péniblement. Il parle encore à Catherine son amour perdu qui n’est pas là. Il évoque souvent Chronos, le dieu du temps qui agence drôlement ces événements qui bousculent Guy et l’enivrent. Son copain Jésus le quitte. Morisson disparaît de son imaginaire. « This is the end ». L’oiseau s’envole. Guy-Guillaume est à présent seul avec lui-même. La pièce se conclut d’une manière abrupte mais efficace, comme une œuvre qui ne se termine pas, parce que l’aventure fascinante de l’existence continue, surtout pour un jeune homme qui a toute la vie devant lui. La quête de Guy n’aboutit pas. La fin du spectacle demeure ouverte et réjouit le spectateur sans tomber dans un happy end trop réconfortant.

Une mise en scène au service du texte

La mise en scène de Philippe Lambert est d’une rigueur sans faille. Elle encadre habilement un propos qui, canalisé d’une manière formaliste, aurait pu tomber à plat et mener nulle part. Discrète, elle saisit bien l’esprit de l’œuvre et met en valeur avec brio le paysage social qui en émerge. En plus d’être un excellent comédien, Lambert s’affirme comme un des metteurs en scène les plus inspirés de sa génération. Jamais inscrit dans un postmodernisme fatigant où la mode le dispute à la provocation gratuite, Philippe Lambert valorise toujours les mots de l’auteur qu’il met en scène avec une humilité et une profondeur qui l’honorent. Solide direction d’acteurs, ligne claire du récit, priorité au contenu, réalisme réorganisé par des conventions théâtrales sans équivoques : voilà ce qui intéresse ce metteur en scène. Il a raison. Surtout quand le texte, de par sa qualité et sa pertinence, mérite d’être mis au premier plan. Dans un jeu toujours dépouillé, avec l’énergie qu’il faut pour varier les mouvements intrinsèques du spectacle, Gilles Poulin-Denis défend son propre texte avec beaucoup d’aplomb, de nuances et d’habileté.

La Troupe du Jour

La Troupe du Jour est une compagnie qui, ces dernières années, avec la Maculée de Madeleine Blais-Dahlem, la Grande Vague de Laurier Gareau et Rearview de Gilles Poulin-Denis, pratique un théâtre de création exemplaire. Contrairement à d’autres compagnies de régions éloignées, elle reprend rarement des succès américains, français ou québécois. Elle ose, avec certains complices québécois comme Marie-Ève Gagnon pour la Maculée ou Philippe Lambert pour Rearview, développer une dramaturgie fransaskoise authentique qui participe à alimenter cette parole francophone nord-américaine beaucoup plus variée qu’on le croit. La Troupe du Jour soutient Gilles Poulin-Denis dans sa démarche artistique. Tant mieux. Ce jeune homme de théâtre nous réserve, j’en suis convaincu, plusieurs autres surprises. 

Rearview. Texte et interprétation: Gilles Poulin-Denis. Mise en scène: Philippe Lambert, assisté de Julien Véronneau. Décor et éclairages: David Granger. Musique: Jacques Poulin-Denis. Production de la Troupe du Jour, présentée à la Petite Licorne du 5 au 9 décembre 2011.

 

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