Chroniques

Dépaysement garanti

Hier soir, je l’ai fait pour la première fois. Oui, oui, en quatorze ans de métier, je suis allé pour la toute première fois, et je tiens à préciser qu’il s’agissait d’une glaciale soirée de novembre, voir un spectacle des étudiants en théâtre de l’Université Concordia.

Quand la metteure en scène Cristina Iovita, qui enseigne au département de théâtre de l’Université Concordia, m’a invité à venir voir le plus récent spectacle de ses étudiants, je me suis dit qu’il fallait que je prêche un peu par l’exemple. C’est que dans l’éditorial qui coiffe notre dossier «Franchir le mur des langues», qui paraîtra en janvier dans JEU 145, Philippe Couture et moi formulons le souhait que se multiplient les fréquentations entre les anglophones et les francophones de Montréal. Un désir qui concerne autant les créateurs que le public. C’est pourquoi, après avoir assisté à des exercices scolaires dans à peu près toutes les écoles de théâtre du Québec, je me suis enfin rendu hier au Théâtre D.B. Clarke pour voir ce qui se brassait du côté de Concordia. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’ai été dépaysé.

J’ai été dépaysé, totalement dépaysé même, mais pas du tout de la manière dont je l’aurais cru. Je me disais en marchant vers l’ouest de la ville que le spectacle allait surement s’appuyer sur un répertoire, une esthétique et un type de jeu peu enthousiasmant. Je m’attendais grosso modo à une pièce réaliste, à un jeu psychologique et à un environnement scénique conventionnel. Vous allez dire que je nourrissais des préjugés, que je reconduisais des idées reçues, et vous n’avez pas tort. Mais vous ne pouvez pas concevoir à quel point ce que j’ai vu était aux antipodes de ce que j’imaginais.

Réunissant une trentaine d’étudiants, sans compter les musiciens et les concepteurs, le spectacle, Peleus and Thetis, est inspiré de la mythologie grecque, plus précisément des aventures rocambolesques de Pélée, ce roi qui, après en avoir trucidé plus d’un, va épouser Thétis, la nymphe qui donnera naissance au légendaire Achille. Mais, et c’est là toute l’intelligence de la proposition, le récit est représenté selon les codes du Jing Ju, une forme traditionnelle d’opéra chinois qui convient parfaitement à la transmission d’un mythe dense en péripéties sentimentales et guerrières. Les deux bagages culturels, d’une richesse inouïe, s’entrelacent ici tout naturellement.

Suosen Lu et Robert Reid signent la mise en scène du texte d’Harry Stansjofski. Difficile de résister à un amalgame aussi efficace de chant et de narration, de danse et d’arts martiaux, de mime et d’acrobaties. Bien entendu, ça coince ici et là. Il y a quelques tableaux en trop. Les nombreux interprètes ne sont pas aussi doués dans toutes les disciplines. Mais il reste que la proposition est forte et cohérente, multilingue et multiculturelle pour les meilleures raisons, exotique sans tenir de la reconstitution anthropologique, en somme bien loin du «spectacle de cuisine» auquel je m’attendais.

D’où l’importance de franchir le plus souvent et de toutes les manières possibles ce mur des langues… qui finira bien par tomber.

Il reste une représentation ce soir samedi 1er décembre à 20h et une autre demain dimanche 2 décembre à 14h.

 

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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