Critiques

Par les villages : Sous le poids du monument

Stanislas Nordey présente une pièce peu connue de Peter Handke, Par les villages (1981), en prédisant qu’elle deviendra un classique, voire la plus grande pièce du 21e siècle. Il s’avance peut-être un peu, mais il est vrai qu’on découvre une très belle pièce, peu jouée en France, à la langue particulière, très riche, précise, avec un foisonnement de styles différents, mêlant pièce réaliste, pièce antique avec coryphée, chœurs, lyrisme, etc.

À vouloir en faire déjà une pièce de répertoire, Nordey appuie trop, comme parfois on peut caricaturer les tragédies antiques, très propres et très immobiles, et en fait un spectacle de près de 4 h. On le voit organiser le plateau de manière si propre et équilibrée, en déplaçant les acteurs lentement, en les regroupant, que ça en devient lassant, car juste formel.

Partout cette volonté trop marquée de fabriquer un écrin dans lequel les comédiens écoutent avec une sorte d’attention et d’interrogation surfaites. Surtout, les autres ouvriers — acteurs qui jouent souvent dans ses spectacles — se mettent à jouer comme le metteur en scène, qui interprète dans la pièce un des frères de cette fratrie qui se retrouve.

Nordey a toujours cette manière de jouer systématique, les bras ouverts, les mains prenant à parti le public, doigt levé, appuyant les mots, marquant chaque expression d’une mimique. Autour des acteurs, 8 baraques de tôle bleu poudre sont progressivement placées en arc de cercle, belle arène où va se jouer le drame, autant que lotissement en construction ou encore baraque où vivent les ouvriers pendant le chantier. Cette baraque est tenue par une maitresse, femme à la voix caverneuse (Anne Mercier), véritable mémoire de la vallée.

Un homme revient dans sa vallée d’enfance pour vendre la terre et la maison familiales, là où vit le fils cadet, afin de pouvoir aider la jeune sœur à s’établir en ouvrant son commerce. Histoire classique qui, chez Handke, explique Nordey, devient «une parabole plus large, sur l’intellectuel et l’ouvrier»; «l’un qui a la parole, le savoir, et l’autre qui est une sorte de damné de la terre, et au milieu la sœur qui arbitre».

Gregor revient dans un monde d’ouvriers, de maçons. Et avant de le retrouver, Hans et Sophie vont rappeler leur souffrance et leur admiration devant ce grand frère différent. Les ouvriers du chantier où se rend Gregor pour voir Hans sont autant de porte-voix besogneux, mais à la parole digne, simple et belle. Comme est belle la parole de Nova, qui écoute Gregor à son arrivée. Gregor qui souhaiterait que rien ne change et qui en même temps ne peut pas laisser les choses en l’état, son frère et sa sœur étant usés par le système. Elle lui répond de chercher la confrontation, mais de ne pas avoir d’intentions, de ne rien taire. À la fin, c’est elle qui dira: «Laissez s’épanouir les couleurs. Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages».

Laurent Sauvage qui joue le frère ainé, mais surtout Emmanuelle Béart (Sophie) et Jeanne Balibar (Nova), sauvent la mise en rentrant moins dans le moule et dans cette parole que Nordey veut faire entendre à 2000 personnes à la fois, une parole qui aurait gagnée en force à être proférée dans un dispositif plus petit, car là le dispositif devient monumental, immense, et dilue l’intensité des présences, oblige à faire tableau en permanence.

Alors que tout commence très bien. On entend le texte magnifiquement, on goûte cette parole étrange, à la fois intemporelle, contemporaine, précise et non ampoulée, mais qui parfois va l’être tant elle appuie sur l’incantation antique. Plus on avance, plus on a la sensation de moins entendre le texte, bouffé par sa «qualité de classique», déroulant des dialogues qui prennent la forme de très longues prises de paroles.

Les nappes sonores faites en direct à la guitare, la bonne volonté et la générosité de la troupe ne suffisent pas. Nordey nous fait découvrir un texte, mais par contre, je pense qu’il nous faudra une autre mise en scène pour apprécier à sa juste valeur la poésie et la force. Pour suivre ce rêve de «seme(r) un morceau de ciel».

Par les villages. Texte: Peter Handke. Traduction: Georges-Arthur Goldschmidt. Mise en scène: Stanislas Nordey. Une coproduction du Festival d’Avignon et de MC2: Grenoble, dans la Cour d’honneur du Palais des papes jusqu’au 13 juillet, puis à La Colline-théâtre national (Paris) du 5 au 30 novembre et à travers la France jusqu’en février 2014.

 

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d'arts ou de cirque, en France comme au Québec.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *