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Ain’t misbehavin : À la hauteur des attentes

Entre les deux guerres, New York a vécu au rythme de la renaissance de Harlem, effervescence dont le rayonnement déborderait largement des frontières des États-Unis. Harlem détrône Chicago comme capitale du jazz, les riches Blancs se pressant au Cotton Club et au Savoy Ballroom, les autres fréquentant plutôt les boîtes de Lenox Avenue, y découvrant le swing. Les plus grands noms s’y produisent, dont Duke Ellington, Louis Armstrong, Count Basie, Billie Holliday et Fats Waller, autour duquel s’articule en partie la revue Ain’t Misbehavin, titre de l’un de ses plus grands succès. D’abord montée en version cabaret, puis sur Broadway en 1978, elle serait présentée plus de 1600 fois au cours des quatre années qui suivraient et deviendrait la première revue musicale à recevoir le Tony de meilleure comédie musicale.

Ici, pas de numéro à grand déploiement, de paillettes frivoles et de jeunes femmes levant haut la jambe. Les créateurs Murray Horwitz et Richard Maltby Jr ont souhaité rendre hommage à une époque magique et à ses créateurs les plus influents. Dans un décor qui, comme l’original, évoque l’élégance feutrée du Savoy et du Cotton Club, une arche de notes de piano soutenant un rideau scintillant de cordelettes et une autre au plancher, le metteur en scène Roger Peace s’est surpassé, réglant les mouvements et interactions des cinq chanteurs au quart de tour.

Si l’on avait pu craindre que la puissance vocale de la charismatique Kim Richardson écrase ses collègues, quelques numéros ont suffi pour comprendre que ces inquiétudes étaient totalement infondées. Si elle a offert une splendide lecture de Mean to me, toute en douleur retenue, elle est devenue parfaite complice de Toya Alexis dans Find Out What They Like. Le rapper Jonathan Emile, qu’on n’attendait pas ici, a transformé The Viper’s Drag en véritable pièce d’anthologie. Michael-Lamont Lytle a joué avec autant de conviction la carte du grand séducteur en début de spectacle que celle de l’humoriste en seconde dans Your Feet’s Too Big. La pétillante et très expressive Aiza Ntibarikure a démontré, assise sur le banc de piano, qu’elle pouvait aussi jouer la carte de l’intériorité dans Keepin’ Out of Mischief Now.

Porté avec brio par un quintette impeccable en tout point (mais pourquoi a-t-on dissimulé à la vue des spectateurs le pauvre batteur?) placé sous la direction du brillant pianiste Chris Barillaro, la production nous a rappelé que les déploiements pyrotechniques que l’on associe souvent aux comédies musicales (et aux spectacles rock) ne sont intégrés bien souvent que pour masquer un propos sans substance. Geste inutile ici: on sort du Segal le sourire aux lèvres, en sifflotant Handful of Keys (magique de cohésion) ou Honeysuckle Rose, avec une furieuse envie de disposer d’une machine à voyager dans le temps.

Ain’t misbehavin. Mise en scène de Roger Peace. Une coproduction du Centre Segal et des productions Copa de Oro. Au Centre Segal jusqu’au 20 octobre 2013.

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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