Son métier: «raconter des histoires». Au théâtre, à l’opéra, au cinéma. En quarante ans de carrière, Patrice Chéreau a signé trente-trois mises en scène de théâtre, quatorze opéras et dix films. Créateur d’un théâtre plus grand que nature, il s’impose rapidement grâce à la force de ses images, à l’exigence et à la précision de son travail. Dans l’univers de Chéreau, le terrain de prédilection, celui par lequel tout passe et tout se dit, c’est le corps de l’acteur.
Au théâtre comme à l’opéra, au cinéma comme au théâtre, Chéreau est habité d’un seul désir: avancer, et pour cela, travailler, travailler sans cesse. De spectacles grandioses en formes plus intimes, de ruptures en grandes embardées, toujours en mouvement, l’homme pressé bâtit une œuvre magistrale.
À l’opéra, le corps révélé
Le début de sa carrière est d’emblée placé sous le signe de la controverse. Au théâtre, Chéreau révèle un Marivaux sauvage et cruel dans La Dispute (1972), au cinéma, le scandale arrive avec L’homme blessé (1983). Mais c’est à l’opéra, pour sa première mise en scène du Ring de Wagner, sous la direction musicale de Pierre Boulez, que se déchaînent polémiques et passions. De 1976 à 1980, Chéreau revendique son approche théâtrale, mobilisant le corps des chanteurs, travaillant sur les regards, le jeu, le mouvement. Imposant une vision radicale de La Tétralogie, sa lecture de l’œuvre sera finalement encensée… «14 heures de théâtre pur» qui lui donneront le souffle pour créer l’immense Peer Gynt d’Ibsen (sept heures de représentation) en 1981, au TNP à Villeurbanne et La Reine Margot au cinéma, en 1994.
Avec Pierre Boulez, Chéreau monte ensuite Lulu, d’Alban Berg, au festival de Bayreuth (1979) et, plus récemment, De la maison des morts de Leos Janacek, créé en 2007 au Festival de Vienne, repris au Metropolitan Theater of New York en 2009 et à la Scala de Milan en 2010. Dans ce lieu mythique, il a également mis en scène Lucio Silla de Mozart, repris à Nanterre et à Bruxelles (1984), puis Don Giovanni au Festival de Salzbourg (1995), sous la direction de Daniel Barenboïm et Cosi fan tutte, créé au Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence en 2005, puis à l’Opéra de Paris.
Le retour au théâtre
«L’âge d’or» de Chéreau au théâtre commence en 1982, quand il est nommé directeur du Théâtre des Amandiers à Nanterre, dans la banlieue parisienne, qui devient un carrefour de la création, où se côtoient Jean Genet, Heiner Müller, Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert, les cinéastes Jacques Doillon, André Téchiné, les élèves de l’école fondée avec Pierre Romans… Chéreau met en scène Les Paravents de Genet, La Fausse Suivante de Marivaux, Quartett d’Heiner Müller, Platonov de Tchekhov, après le tournage d’Hôtel de France, adaptation de la pièce. Au Festival d’Avignon, en 1988, il présente un inoubliable Hamlet qui partira ensuite en tournée dans les grandes villes européennes.
Mais surtout, il contribue à la découverte de Bernard-Marie Koltès, dont il monte quatre pièces, au fur et à mesure de leur écriture : Combat de nègres et de chien en 1983, Quai Ouest en 1986, Dans la solitude des champs de coton en 1987 et Le Retour au désert en 1989. Signant l’esthétique de Chéreau, Richard Peduzzi, scénographe et complice depuis maintenant 40 ans, conçoit des décors inspirés de l’architecture urbaine ‑ gratte-ciels, containers, murs aveugles ‑ dont la hauteur démesurée réduit l’échelle humaine, qui sont au théâtre comme au cinéma: pour Combat de nègres et de chien, le chantier d’une bretelle d’autoroute en construction où circulaient deux voitures et une caravane…
Alors qu’il semblait entretenir une certaine distance avec le théâtre avec, en plus de dix ans, seulement deux pièces (Phèdre, en 2003, La Douleur, en 2008) et quelques lectures de textes de Duras, Dostoïevski ou Guyotat, en 2010-2011, Chéreau ne propose pas moins de trois créations en une saison: de Jon Fosse, Rêve d’automne et I am the wind, le premier créé au Musée du Louvre puis au Théâtre de la Ville à Paris, le second créé à Londres et présenté au Festival d’Avignon, à Lyon et Barcelone, et le monologue de Koltès, La Nuit juste avant les forêts, au théâtre de l’Atelier à Paris, avec Romain Duris, qu’il accompagne ainsi du cinéma au théâtre.
Dans la solitude, acteur
Bien qu’il ait à plusieurs reprises joué au cinéma, avec Andrzej Wajda, Youssef Chahine, Claude Berri ou Michael Hanneke, Chéreau reste l’homme d’un seul rôle: celui du Dealer de Dans la solitude des champs de coton. Œuvre maîtresse, emblématique, de sa démarche artistique, il en fera trois mises en scène successives: la première en 1987, avec Laurent Malet et Isaac de Bankolé, la deuxième avec Laurent Malet où il reprend le rôle du Dealer, puis en 1995, avec Pascal Greggory.
Au cinéma, le corps sublimé
À la fin de l’aventure du Théâtre des Amandiers, en 1990, tristement marquée par la disparition de Koltès, Patrice Chéreau se consacre à la réalisation de La Reine Margot, avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Vincent Pérez, Jean-Hugues Anglade… Cinq ans de travail, cinq mois de tournage, assurément son œuvre la plus populaire.
Suivront quatre films, tous présentés et primés dans les grands festivals (Berlin, Cannes, Venise). Ceux qui m’aiment prendront le train (1998) réunit sa bande d’acteurs: Pascal Greggory, Bruno Todeschini, Dominique Blanc, Vincent Pérez… Intimité (2001), tourné à Londres avec des comédiens anglais, est une réflexion troublante sur l’amour physique, un travail sur la lumière des corps, alors que dans Gabrielle (2004), les personnages, sanglés dans des costumes, ont oublié qu’ils avaient un corps. Pour Son frère (2002), entouré d’une très petite équipe, il réalise un film bouleversant sur la relation de deux frères devant la maladie, l’un accompagnant l’autre… Duo sublime et déchirant que l’on retrouve dans la pièce I am the wind. Enfin, Persécution (2008), reprend le thème qui traverse toute son œuvre: comment aimer?
Au théâtre, au cinéma ou à l’opéra, Patrice Chéreau est passé maître d’un univers singulier, fascinant, où se croisent des personnages creusés par le désir, l’amour, la mort. Raconter des histoires… Faire surgir des images qui longtemps vous hantent, comme les fantômes des amis perdus. D’une remarquable cohérence, son œuvre n’est là que pour dire la même obsession de la beauté, la même ivresse d’absolu.
Patrice Chéreau est mort le 7 octobre 2013.
Son métier: «raconter des histoires». Au théâtre, à l’opéra, au cinéma. En quarante ans de carrière, Patrice Chéreau a signé trente-trois mises en scène de théâtre, quatorze opéras et dix films. Créateur d’un théâtre plus grand que nature, il s’impose rapidement grâce à la force de ses images, à l’exigence et à la précision de son travail. Dans l’univers de Chéreau, le terrain de prédilection, celui par lequel tout passe et tout se dit, c’est le corps de l’acteur.
Au théâtre comme à l’opéra, au cinéma comme au théâtre, Chéreau est habité d’un seul désir: avancer, et pour cela, travailler, travailler sans cesse. De spectacles grandioses en formes plus intimes, de ruptures en grandes embardées, toujours en mouvement, l’homme pressé bâtit une œuvre magistrale.
À l’opéra, le corps révélé
Le début de sa carrière est d’emblée placé sous le signe de la controverse. Au théâtre, Chéreau révèle un Marivaux sauvage et cruel dans La Dispute (1972), au cinéma, le scandale arrive avec L’homme blessé (1983). Mais c’est à l’opéra, pour sa première mise en scène du Ring de Wagner, sous la direction musicale de Pierre Boulez, que se déchaînent polémiques et passions. De 1976 à 1980, Chéreau revendique son approche théâtrale, mobilisant le corps des chanteurs, travaillant sur les regards, le jeu, le mouvement. Imposant une vision radicale de La Tétralogie, sa lecture de l’œuvre sera finalement encensée… «14 heures de théâtre pur» qui lui donneront le souffle pour créer l’immense Peer Gynt d’Ibsen (sept heures de représentation) en 1981, au TNP à Villeurbanne et La Reine Margot au cinéma, en 1994.
Avec Pierre Boulez, Chéreau monte ensuite Lulu, d’Alban Berg, au festival de Bayreuth (1979) et, plus récemment, De la maison des morts de Leos Janacek, créé en 2007 au Festival de Vienne, repris au Metropolitan Theater of New York en 2009 et à la Scala de Milan en 2010. Dans ce lieu mythique, il a également mis en scène Lucio Silla de Mozart, repris à Nanterre et à Bruxelles (1984), puis Don Giovanni au Festival de Salzbourg (1995), sous la direction de Daniel Barenboïm et Cosi fan tutte, créé au Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence en 2005, puis à l’Opéra de Paris.
Le retour au théâtre
«L’âge d’or» de Chéreau au théâtre commence en 1982, quand il est nommé directeur du Théâtre des Amandiers à Nanterre, dans la banlieue parisienne, qui devient un carrefour de la création, où se côtoient Jean Genet, Heiner Müller, Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert, les cinéastes Jacques Doillon, André Téchiné, les élèves de l’école fondée avec Pierre Romans… Chéreau met en scène Les Paravents de Genet, La Fausse Suivante de Marivaux, Quartett d’Heiner Müller, Platonov de Tchekhov, après le tournage d’Hôtel de France, adaptation de la pièce. Au Festival d’Avignon, en 1988, il présente un inoubliable Hamlet qui partira ensuite en tournée dans les grandes villes européennes.
Mais surtout, il contribue à la découverte de Bernard-Marie Koltès, dont il monte quatre pièces, au fur et à mesure de leur écriture : Combat de nègres et de chien en 1983, Quai Ouest en 1986, Dans la solitude des champs de coton en 1987 et Le Retour au désert en 1989. Signant l’esthétique de Chéreau, Richard Peduzzi, scénographe et complice depuis maintenant 40 ans, conçoit des décors inspirés de l’architecture urbaine ‑ gratte-ciels, containers, murs aveugles ‑ dont la hauteur démesurée réduit l’échelle humaine, qui sont au théâtre comme au cinéma: pour Combat de nègres et de chien, le chantier d’une bretelle d’autoroute en construction où circulaient deux voitures et une caravane…
Alors qu’il semblait entretenir une certaine distance avec le théâtre avec, en plus de dix ans, seulement deux pièces (Phèdre, en 2003, La Douleur, en 2008) et quelques lectures de textes de Duras, Dostoïevski ou Guyotat, en 2010-2011, Chéreau ne propose pas moins de trois créations en une saison: de Jon Fosse, Rêve d’automne et I am the wind, le premier créé au Musée du Louvre puis au Théâtre de la Ville à Paris, le second créé à Londres et présenté au Festival d’Avignon, à Lyon et Barcelone, et le monologue de Koltès, La Nuit juste avant les forêts, au théâtre de l’Atelier à Paris, avec Romain Duris, qu’il accompagne ainsi du cinéma au théâtre.
Dans la solitude, acteur
Bien qu’il ait à plusieurs reprises joué au cinéma, avec Andrzej Wajda, Youssef Chahine, Claude Berri ou Michael Hanneke, Chéreau reste l’homme d’un seul rôle: celui du Dealer de Dans la solitude des champs de coton. Œuvre maîtresse, emblématique, de sa démarche artistique, il en fera trois mises en scène successives: la première en 1987, avec Laurent Malet et Isaac de Bankolé, la deuxième avec Laurent Malet où il reprend le rôle du Dealer, puis en 1995, avec Pascal Greggory.
Au cinéma, le corps sublimé
À la fin de l’aventure du Théâtre des Amandiers, en 1990, tristement marquée par la disparition de Koltès, Patrice Chéreau se consacre à la réalisation de La Reine Margot, avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Vincent Pérez, Jean-Hugues Anglade… Cinq ans de travail, cinq mois de tournage, assurément son œuvre la plus populaire.
Suivront quatre films, tous présentés et primés dans les grands festivals (Berlin, Cannes, Venise). Ceux qui m’aiment prendront le train (1998) réunit sa bande d’acteurs: Pascal Greggory, Bruno Todeschini, Dominique Blanc, Vincent Pérez… Intimité (2001), tourné à Londres avec des comédiens anglais, est une réflexion troublante sur l’amour physique, un travail sur la lumière des corps, alors que dans Gabrielle (2004), les personnages, sanglés dans des costumes, ont oublié qu’ils avaient un corps. Pour Son frère (2002), entouré d’une très petite équipe, il réalise un film bouleversant sur la relation de deux frères devant la maladie, l’un accompagnant l’autre… Duo sublime et déchirant que l’on retrouve dans la pièce I am the wind. Enfin, Persécution (2008), reprend le thème qui traverse toute son œuvre: comment aimer?
Au théâtre, au cinéma ou à l’opéra, Patrice Chéreau est passé maître d’un univers singulier, fascinant, où se croisent des personnages creusés par le désir, l’amour, la mort. Raconter des histoires… Faire surgir des images qui longtemps vous hantent, comme les fantômes des amis perdus. D’une remarquable cohérence, son œuvre n’est là que pour dire la même obsession de la beauté, la même ivresse d’absolu.
Patrice Chéreau est mort le 7 octobre 2013.