Critiques

Soledad au hasard : Oser la rencontre

Deux femmes, deux destins, deux regards; Soledad vient d’Argentine, Annabelle du Québec. Elles se sont croisées à Buenos Aires, ville fracturée depuis le krach financier de 2001. Une décennie plus tard, métro Berri-UQÀM, l’aînée croque les visages des inconnus avec son appareil-photo pour les intégrer à des masques, la plus jeune traque le passé pour l’exorciser en le racontant à voix haute. «Il faut se souvenir pour mieux s’armer», croit celle qui porte à la ceinture un couteau, cadeau de son grand-père, devenu muet au lendemain de cette terrible nuit pendant laquelle il a dû collaborer malgré lui avec les forces armées de la dictature. Sauront-elles se reconnaître, s’apprivoiser, s’accepter? Sauront-elles transcender leurs douleurs, occulter leurs solitudes?

Soledad au hasard de Julie Vincent se veut d’abord et avant tout le récit d’une rencontre: entre deux êtres que rien ne semble unir à première vue, entre le réel et l’imaginaire, entre le cinéma d’Antonioni et les nouvelles de Cortázar, entre deux cultures, deux hémisphères. Souhaitant repenser autrement l’axe Nord-Sud et combler par un dialogue artistique le gouffre entre le premier et le troisième mondes, la pièce se décline en 15 tableaux, dans les interstices desquels s’immiscent, personnages complémentaires, les magnifiques photographies de François-Régis Fournier et l’accordéon envoutant de Michel Smith.

Liliane Boucher incarne à merveille Soledad et sait transmettre aussi bien l’impatience de la jeune femme qui ne dispose plus que de quelques heures pour trouver les mots justes pour saisir l’essence même d’Annabelle Brault (hommage au cinéaste décédé récemment, avec lequel Julie Vincent a fait ses débuts dans Mourir à tue-tête) que les tourments de l’exilée peinant à s’intégrer. On croit sans hésitation qu’elle vient d’une lignée de conteuses, qu’à travers la voix de ces femmes dont elle est l’héritière, le verbe peut devenir geste de résistance. Curieusement, l’auteure semble moins à l’aise avec ses mots, pourtant souvent très beaux. A-t-elle apporté des ajustements de dernière seconde à ses répliques suite aux recommandations de sa conseillère en dramaturgie, Blanca Herrera? Fait-elle preuve de trop d’humilité envers le texte? On voudrait qu’elle aussi, dans un registre autre certes, ose raconter son personnage avec un peu moins de distance. Ces moments où elle arrête l’action par exemple, pour s’inscrire en commentatrice de l’histoire, m’ont parfois semblé plaqués, comme si une voix hors-champ intervenait dans le montage, comme si Julie Vincent elle-même interpellait le spectateur, donnant une impression de décrochage.

En projetant une Argentine à la fois sublimée et incarnée, Soledad au hasard incite le Québécois à percevoir l’Amérique du Sud autrement, mais aussi à refuser de sombrer dans le marasme et à retrouver une parole, sa parole. « Il faut parler; tout se raconte. »

Soledad au hasard. Texte et mise en scène de Julie Vincent. Production de Singulier Pluriel. À la Petite Licorne jusqu’au 25 octobre 2013.

 

 

 

 

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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