JEU 148 · Hors de Montréal, point de salut?

Hors de Montréal, point de salut?

Pourquoi donc un dossier de Jeu sur la diffusion du théâtre de création en région? Qui, dans le souverain milieu théâtral montréalais, se soucie des régions? Quels amateurs s’interrogent sérieusement sur le rôle des programmateurs de spectacles en dehors des grands centres? Quels autres centres que la métropole, d’ailleurs: Québec, Ottawa? Soupçonne-t-on, chez les montréalo-centristes, que des artistes de théâtre habitent et créent en région, périphérique ou éloignée (loin de l’incontournable centre…), et vivent même de leur création? Y aurait-il un public digne de ce nom, apte à apprécier des œuvres fortes et audacieuses, ailleurs qu’à Montréal?

Hors de Montréal, point de salut? La formule peut choquer, mais la réalité qu’elle suggère, si on y regarde de près, paraît bien plus choquante: c’est elle qu’il faudrait dénoncer. Pour celui ou celle qui vit à Montréal, l’accès au théâtre sous toutes ses formes, des grandes scènes du répertoire aux créations de compagnies émergentes appelées à un avenir glorieux ou à une disparition rapide, se conjugue sous le signe de l’abondance et de l’embarras du choix. Même les tout-petits et les adolescents ne sont pas négligés, grâce aux festivals à eux destinés et à une institution comme la Maison Théâtre, relayée, dans une moindre mesure, par les Gros Becs à Québec et l’Arrière Scène à Beloeil. Mais quelles sont les chances, pour un enfant gaspésien, une retraitée acadienne, un ado du Nord ontarien ou un amateur francophone de Vancouver d’assister à des œuvres théâtrales contemporaines de qualité?

En 1997, trois réseaux de diffuseurs de spectacles du Québec (Réseau Scènes, ROSEQ et ADICÎM), l’Association des compagnies de théâtre et le Centre des auteurs dramatiques mettaient sur pied un projet visant à augmenter la diffusion du théâtre de création. Quinze ans plus tard, les Voyagements se déploient sur le vaste territoire canadien, affichant un bilan positif dans un contexte toujours difficile. Les efforts de concertation, d’organisation, de planification, d’implication des diffuseurs, des artistes et des publics dans ce grand chantier portent leurs fruits, mais paraissent démesurés. Les acquis sont fragiles. Les ressources manquent. Au-delà de la circulation des spectacles, la question de la présence de la création théâtrale en dehors des grands centres se pose. Quelle est la réalité des créateurs vivant en région? Ont-ils l’obligation de monter des pièces du répertoire pour espérer qu’elles circulent? Doivent-ils se résigner à créer des œuvres à destinée locale? La vision des régions comme désert culturel est-elle un cliché à abattre? Les textes de ce dossier, portraits, témoignages et réflexions, tentent de répondre à ces questions par des exemples confirmant ou infirmant ce durable préjugé.

Des entretiens, avec la coordonnatrice des Voyagements, Caroline Lavoie, et avec la directrice de la Danse sur les routes, un organisme équivalent dans le milieu de la danse, Paule Beaudry, nous permettent de nous faire une idée de l’étendue des efforts déployés et des avancées, dont l’existence, voire la croissance d’un public de plus en plus averti, connaisseur et friand de création contemporaine n’est pas la moindre. Le directeur général de l’Association des théâtres francophones du Canada, Alain Jean, fait l’inventaire des principaux enjeux de la création théâtrale et de sa diffusion dans la francophonie canadienne, incluant l’accès à des infrastructures adéquates, alors que Joël Beddows, aujourd’hui directeur du Département de théâtre de l’Université d’Ottawa, revient sur son expérience à la tête du Théâtre la Catapulte, où les résidences de création se sont révélées un moteur à la fois de développement artistique et de développement du public. Notre collaboratrice Michelle Chanonat a enquêté sur la présence du théâtre jeunes publics en région au Québec, un secteur qu’elle n’hésite pas à qualifier de «zone sinistrée».

Nous nous penchons sur le rôle d’une institution comme le Centre national des Arts, à Ottawa, jadis lieu de création, sur lequel nous vous offrons deux points de vue contrastés: celui de Tibor Egervari, très critique, qui voit une nouvelle forme de colonialisme dans l’absence quasi totale des artistes «locaux» dans les programmations du Théâtre français, et celui de Lucie Jauvin, une abonnée de la première heure qui y a toujours vu, au contraire, une planche de salut culturel dans la capitale canadienne. À environ une heure de route de Montréal, le Festival de théâtre à L’Assomption, qui se présente comme un rare exemple d’événement consacré à la création théâtrale, se perpétue depuis 2000, jouant d’audace, présentant des primeurs, sans trop compter sur le public montréalais qui ne se déplace guère, comme l’a confié à Alexandre Cadieux la directrice artistique, Michèle Rouleau. Cette dernière fait par ailleurs l’objet d’un hommage, aux côtés d’autres diffuseurs, Anne-Marie Provencher et Benoît Vaillancourt, écrit par l’auteure et comédienne Marilyn Perreault. Dans le même ordre d’idées, le metteur en scène Gervais Gaudreault salue le travail de Benoît Lagrandeur et de Christine Bellefleur, qui font beaucoup pour le théâtre de création, à Jonquière et à Mont-Laurier.

De Saguenay, Dario Larouche, homme de théâtre à l’activité multiforme, rend compte des efforts de concertation d’un milieu théâtral qui s’inscrit en dehors de la zone d’influence montréalaise. Pour leur part, le directeurs artistique du Théâtre du Double Signe, Patrick Quintal, et celui des Turcs Gobeurs d’Opium, André Gélineau, s’entretiennent avec franchise de leur réalité d’artistes œuvrant à Sherbrooke, de ses facilités,  de sa liberté, comme de ses contraintes. De même, Eudore Belzile, comédien, metteur en scène, directeur artistique du Théâtre les Gens d’en bas et, depuis peu, du Théâtre du Bic, où il a pris la relève de Benoît Vaillancourt, parle avec ferveur de la réalité théâtrale rimouskoise et des défis posés par notre société en mutation. Quant à Jacques Laroche, lui aussi comédien, il fait l’éloge du Théâtre de la Petite Marée, à Bonaventure, dont il assume avec fierté la direction artistique.

Également dans ce numéro

Outre un hommage à la regrettée comédienne Huguette Oligny par Pascal Gélinas et les comptes rendus critiques, vous pourrez lire, sous la plume d’Ariane Fontaine, une réflexion sur l’objet en danse contemporaine, à la lumière de quelques productions récentes, ainsi que le retour de Katya Montaignac sur une table ronde tenue à l’UQAM et portant sur la violence de plus en plus présente dans les spectacles de danse, notamment. Pour sa part, Ève-Chems de Brouwer nous livre dans une Carte blanche le journal de répétition de sa création J’entends les murs, qui sera présentée au Théâtre la Chapelle lors du Festival Artdanthé les 15, 16 et 17 novembre. Elle y explore notamment la relation avec le corps qu’entretiennent les personnes aveugles. Sara Sabourin relate quant à elle son expérience d’assistance à la mise en scène de la pièce Je pense à Yu de Carole Fréchette, montée en France par Vincent Goethals en 2011. À la suite du retrait du spectacle Iris du Cirque du Soleil à Hollywood, Louis Patrick Leroux a tenu à revenir sur cette création qui n’a pas eu le rayonnement mérité, selon lui. Enfin, Bernard Magnier dresse un panorama du théâtre africain et propose un choix de dix pièces incontournables. Bonne lecture!

Un grand MERCI, Michèle!

Après 29 ans de constants et généreux services, notre coordonnatrice générale, Michèle Vincelette, a quitté la revue Jeu pour de nouvelles aventures. Michèle a abordé nos rivages en 1984, au moment du numéro 33, et nous voici rendus au 148! C’est dire qu’elle en a vu passer, entendu et connu en ces trois décennies: des éclats de rire aux prises de tête, des échéances impossibles aux retards à gérer, des collaborateurs enthousiastes aux rédacteurs torturés par la page blanche, des périodes trop calmes aux crises salutaires. Ceux et celles, nombreux, qui l’ont côtoyée auront remarqué son accueil toujours souriant, sa patience en tout, sa minutie dans le travail, sa loyauté envers Jeu et ses artisans, son ouverture d’esprit et son amour de l’art. Au bureau de la revue, Michèle était la mémoire organisée, le point focal où convergeaient les questions, le soutien technique, l’oreille attentive, l’indispensable part d’humanité dans la vie au quotidien… et nous avons tous ressenti un petit vertige quand elle est partie. Pour Michèle, on ne s’inquiète pas : sa curiosité et sa passion des voyages, son énergique volonté, la sérénité qu’on lui souhaite sauront lui réserver une vie bien remplie, et tout le bonheur mérité. De la part de toute l’équipe, un grand MERCI, Michèle! Merde pour la suite, et au plaisir de te recroiser!

Raymond Bertin

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de JEU depuis 2005, il en a assumé la rédaction en chef de 2017 à 2023 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.