Chroniques

Dissection d’une métamorphose : Deuxième entaille

Au troisième jour de la représentation, le spectacle prend des dimensions étonnantes. D’abord les Oiseaux mécaniques n’ont rien de mécanique. C’est un canevas ouvert où chacun précise sa présence, ses interventions, ses interactions. Je réalise avec plaisir que je n’ai pas encore épuisé toutes les subtilités. Les mutations organiques du spectacle me forcent à modifier aussi mes interventions. Et je découvre tous les soirs des scènes nouvelles, des actions inédites.

Samedi, Simon (l’homme orchestre) se transforme en coyote et entre en relation avec Julie (la DJ) qui porte alors une couverture et s’avance à l’aveugle avec un bâton en main. La scène est une esquisse de la célèbre performance du mythique Joseph Beuys I like America and America likes Me (1974). Clin d’œil à la collision de l’Europe ancienne avec le Nouveau continent, passage du culturel au barbare, tentative de réconciliation chamanique entre le Blanc et l’Indien.

Faguy (le chef d’orchestre) continue d’écrire le spectacle avec les caméras qui traînent sur la scène et au plafond, il recompose en direct le monde à partir de sa fosse d’orchestre. Il n’est pas de la trempe de Kent Nagano comme l’évoque Luc Boulanger de La Presse, il en fait beaucoup plus. De fait, il accepte de disparaître pour contrôler l’image à partir des outils de captation à l’abri derrière les consoles de recomposition.

Les musiciens recouvrent leurs instruments, l’orchestre est aboli devant nos yeux, la question de Walter Benjamin sur l’aura de l’œuvre d’art à l’ère de reproductibilité technique est soulignée avec force à partir de plusieurs points de vue: le graveur de CD, bien sûr, mais aussi l’apparition progressive des machines à musique depuis l’invention des mécanismes d’horlogerie, la 9e Symphonie gravée du vinyle, le DJ et ses échantillonnages…

Je ne suis plus étranger au spectacle, je l’aime profondément. Il y a tant de poésie, tant de tableaux puissants, tant de ritournelles envoûtantes que je suis «subjugué» comme je le dis dans mon commentaire en direct. J’ai l’avantage de voir le spectacle tous les soirs, je peux donc en suivre les méandres jusque dans les moindres détails, quoique ma position physique sur scène m’empêche de voir certains tableaux. Par exemple, j’ai appris par un spectateur qu’une fille fabriquait des cocktails Molotov… Bref, les couches superposées, la juxtaposition des points de vue, l’écart entre le convenu et sa perforation offrent un tel foisonnement de l’esprit que le récit éclate. On n’est plus dans la linéarité de l’écriture, mais dans le maelström même de la pensée et des émotions.

Les Oiseaux mécaniques m’obligent à me reconstruire tous les soirs. Tout comme le public, je ne peux être ici ni rassuré et ni conforté dans des lieux communs. Mais ma familiarité avec l’art actuel et la performance se permute ici en expérience esthétique extraordinaire. Le critique, redevenu performeur, s’éclate dans une zone de plaisir infinie. Alors, que le public traverse le quatrième mur !

Les Oiseaux mécaniques

Texte et mise en scène: Laurence Brunelle-Côté et Simon Drouin. Une production du Bureau de l’APA. À Espace libre jusqu’au 21 décembre 2013.

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