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Critiques

Album de finissants : Génération montante

Mathieu Arsenault avait frappé fort en 2004 avec son Album de finissants (réédité récemment en format poche par Triptyque), une série de courts textes, entre poèmes en prose et spoken word, dénués de ponctuation, portrait cinglant d’une jeunesse que l’on croit revenue de tout, engourdie par l’écoute de musique à tue-tête (et aussi, aujourd’hui, par les médias sociaux, absents du livre), incapable de prendre parole («On a rien à dire nous les jeunes»), mais qui crie quand même sa peur d’être avalée par le conformisme, la répétition des gestes.

Ces compositions souvent très denses, qui exigeaient du lecteur qu’il intègre lui-même sa respiration pour en respecter l’oralité, ne demandaient qu’à être mis en scène et Anne-Sophie Rouleau a bien compris le potentiel de produire à partir de l’indéniable foisonnement un Album de finissants criant de vérité, qui met en jeu cinq jeunes professionnels et vingt finissants de 5e secondaire (quatre distributions différentes, provenant d’autant d’écoles secondaires), chœur redoutable d’efficacité qui nous renvoie au visage aussi bien notre adolescence passée (pas nécessairement une période que la plupart d’entre nous souhaiteraient demain revivre) que l’incapacité du système d’éducation à savoir transmettre la matière autrement qu’en la faisant ingurgiter de force. «L’école c’est pas une prison; c’est pire que ça.»

En tableaux percutants, qui marient théâtre, musique, vidéo et danse, tantôt loufoques, tantôt déchirants, toujours efficaces, le quotidien des adolescents d’aujourd’hui – qui, au fond, a à peine changé –, nous est offert. «J’ai tout inventé; il ne se passe jamais rien.» La dictée qui ouvrait le recueil révèle ici toute sa puissance, lecture décalée au micro se superposant à la projection des mots qui se déforment au fur et à mesure et au spectacle quelque peu navrant de ces 24 élèves qui tentent de maîtriser l’orthographe.

L’émotion est tout autre quand chaque élève remet sa copie d’examen puis brandit ensuite devant lui sa note, reflet d’une déshumanisation dès les premières possibilités d’émancipation ou presque. Il sera aussi question de poésie (Le vaisseau d’or sert de fil), d’histoire («je connais pas le nom des morts c’est pas à l’étude»), de mathématiques, mais surtout d’amours balbutiantes, de l’ennui qui englue les gestes, du futur que l’on veut envisager autre.

Les cinq comédiens confirmés se glissent sans peine dans les rangs de leurs confrères, Danny Boudreault et Xavier Malo se révélant particulièrement confondants de naturel. On ne peut que saluer le professionnalisme des jeunes participants – 350 heures de répétition auraient été nécessaires pour atteindre ce haut niveau de synchronisation –; on reste souvent soufflé. On sort de la salle avec l’envie un instant de retrouver cette coupe de cheveux improbable ou nos Doc Martens, avec l’espoir aussi que cette génération saura réparer les erreurs de celles qui les ont précédé.

Album de finissants. Texte de Mathieu Arsenault. Mise en scène d’Anne-Sophie Rouleau. Une coproduction de Pirata Théâtre et Matériaux composites. Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 22 mars 2014.

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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