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Critiques

Norman : Pas de deux

«Enfin quelque chose de neuf dans l’art du dessin!», se serait exclamé Pablo Picasso, après avoir vu Hen Hop de Norman McLaren en 1942. Même si le spectacle a d’abord été créé en 2007 par le tandem Lemieux/Pilon, en collaboration avec le danseur et chorégraphe Peter Trosztmer, il n’a pas pris une ride, comme l’œuvre de McLaren, l’un des plus grands innovateurs du cinéma canadien.

McLaren signera au cours de sa carrière près de 60 films qui misent tous sur une transmission de l’émotion plutôt que sur l’étalage de la technologie, malgré leur côté expérimental, souvent volontairement abstrait. Norman joue lui aussi sur cette compréhension plus émotive qu’intellectuelle d’un langage. Les trois concepteurs vouent visiblement un amour profond au créateur «à la fois terrestre et céleste» et ont choisi d’aller au-delà du documentaire.

Certes, ils évoquent certains moments-clé de la vie du cinéaste (dont sa participation à la Guerre d’Espagne) et prennent soin de montrer ses grands films, d’Il était une chaise à Voisins, lauréat d’un Oscar, d’une incroyable pertinence plus de 60 ans après (qui avait fait dire à son auteur que si tous ses films devaient être brûlés sauf un, il choisirait de le sauver). Ils nous offrent aussi des témoignages d’intervenants du milieu qui s’incarnent en tant qu’hologrammes, comme s’ils discutaient de façon informelle avec Peter Trostzmer. La charge émotive des apparitions de Fréderic Back, un autre géant de l’animation, est assurément accrue par la disparition de ce dernier en décembre 2013.

Pourtant, c’est quand le danseur se glisse dans les films que Norman démontre toute sa puissance. Lignes horizontales et Lignes verticales prennent tout à coup une dimension presque organique, Trosztmer semblant agir sur et interagir avec ces traits plutôt que ceux-ci avec la musique de Maurice Blackburn. Dans Le Merle, le chorégraphe devient tour à tour bras, bec ou tête de l’oiseau et dans Une histoire de chaise, on assiste à un véritable dialogue entre lui et le personnage animé. Un moment de poésie pure est atteint avec Pas de deux, les gestes des deux danseurs déjà démultipliés se voyant magnifiés par ceux de Trosztmer.

Les œuvres de McLaren reposent toutes sur un sens admirable du rythme, tant au niveau de la trame sonore que du flot narratif. Pour lui, le cinéma d’animation n’était pas tant le prolongement d’un art statique qu’une expression artistique très proche de la danse, ce qui le pousse à utiliser et décomposer le mouvement dans presque tous ses films, à communiquer des pensées et des émotions à travers celui-ci. Les concepteurs de Norman l’ont parfaitement saisi et on quitte la salle avec l’impression d’avoir passé une heure et demie non seulement dans l’univers d’un créateur génial, mais avec un ami.

Norman

Mise en scène, conception médiatique et montage de Michel Lemieux et Victor Pilon. Une production de Lemieux Pilon 4D Art. À la Cinquième salle de la Place des Arts jusqu’au 12 avril 2014.

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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