Critiques

La famille se crée en copulant : Et malgré tout, on baise

En l’an 1244, les Cathares étaient éradiqués du château du Monségur et se jetaient eux-mêmes dans le bûcher, préférant la mort à la morgue de l’Église catholique qui avait abandonné tous les principes de la chrétienté véritable. Les Cathares croyaient que le monde dans lequel nous vivons, n’étant que souffrance et malheur, était la création du diable. Il fallait donc abolir cet enfer en refusant de procréer pour éviter à notre progéniture cet éternel supplice de Lucifer.

Lorsque l’animatrice de la soirée, l’éblouissante Valérie Laroche, nous supplie d’entrée de jeu de ne plus faire d’enfants parce que le monde est immonde, elle reprend à son compte les préceptes cathares et ceux du blogue ChildfreeFeminist.  Quoique les recommandations de ce dernier site me semblent plus ludiques que celles des Bons Chrétiens de l’époque.

À partir de clichés de familles dysfonctionnelles, criminelles ou simplement « banales », Wren trace un portrait cynique et déprimant de la société actuelle. Un portrait si sombre qu’on ne comprend pas pourquoi on devrait encore faire des enfants. Dislocation du communautaire, fabrication contrôlée de consommateurs qu’on maintient dans l’illusion du bonheur avec les outils de communication intrusifs que sont la télé, le Web, les médias sociaux ; inconsistance, voire absence d’esprit critique, d’une conscience politique ou sociale acérée… Entre paranoïa et inconscience, pourquoi faut-il essayer d’inventer un espace citoyen ? L’indifférence soignée par le confort n’est-elle pas plus simple ?

Comme la trame n’est pas dramatique, à part l’histoire ébauchée de ce jeune idéaliste qui a contaminé brièvement une jeune fille de bonne famille chez qui il logeait, Frédéric Dubois déploie ses comédiens en deux temps selon deux structures scéniques.

La première est faite de chutes de lumière où ils entrent et sortent comme des apparitions et d’un amas de vêtements qui seront autant de déguisements pour leurs multiples personnages. 

La deuxième se déplace dans un espace augmenté vers le fond de scène qui devient un reflet déformant de la réalité. Soulignons la belle trouvaille de cet immense miroir incliné en fond de scène où les comédiens jouent non seulement inversés, mais aussi en anamorphose. Image saisissante lorsqu’on déroule un tapis Ikea représentant la maison idéale de la classe moyenne sur lequel les protagonistes se déplacent en rampant. L’insertion des comédiens dans ce trompe l’œil reflète bien les désarrois et le délitement d’un univers contrôlé où nous nous sentons de plus en plus aliénés.

Tel un Deus ex machina toujours en action, l’animatrice dirige le jeu, place les comédiens, interpelle le public, commente par sa gestuelle ses accords et désaccords avec le déroulement des choses, propose des jeux interactifs, bref, elle occupe toutes les zones du commentaire. Dans cette mixité d’énoncés, de moments dramatiques, de cabaret, de chansons clefs qui marquent trois attitudes face au monde (La fin du monde, de Charlebois, Actualité,de Plamondon-Dufresne  et Il était une fois des gens heureux, de Stéphane Venne), le spectacle passe de la déprime au cynisme vers une étrange béatitude finale sur une requête complètement déroutante faite au public.

Cette écriture théâtrale, à partir d’un roman, rejoint une panoplie de créations récentes où les textes sont hachurés et s’énoncent par bribes, mélangeant informations factuelles et émotions, psychologisme et scientisme, restreignant d’autant la portée des personnages, qui deviennent des archétypes. L’écriture dramatique emprunte désormais le rythme webien de la twittérature, autant par le texte que par la succession des scènes qui se culbutent les unes les autres. Théâtre donc au rythme des télécommunications.

Entre comédie et tragédie, Dubois choisit de monter la pièce dans la légèreté. Cela se termine sur un happy end tout de même étonnant, parce que, malgré tout, il faut bien le reconnaître, les humains copulent de plus en plus et meurent de moins en moins. Alors il ne reste plus qu’à chanter la beauté du monde… Le revirement final, un peu eau de rose, est heureusement tempéré par la réaction outrée de la présentatrice qui se dérobe avec nous à une prière aussi incongrue que risible.

La famille se crée en copulant

Texte de Jacob Wren. Mise en scène de Frédéric Dubois. Une production du Théâtre des Fonds de Tiroirs. Au Théâtre Périscope jusqu’au 4 octobre 2014.

 

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À propos de

Il vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste.

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