Critiques

Le Prince des jouisseurs : Soigner sa sortie

Rendre hommage à Georges Feydeau en employant les ressorts de son propre théâtre, voilà l’idée toute simple – et en même temps brillante – que le comédien Gabriel Sabourin, ici auteur, a décidé de mettre à exécution.

Dans Le Prince des jouisseurs, présenté au Rideau Vert dans une mise en scène de Normand Chouinard, on sent bien entendu de l’admiration envers le maître du vaudeville, mais aussi, et peut-être même surtout, une véritable compréhension des rouages du genre, une mécanique délicate, bien plus complexe qu’il n’y paraît.

L’action se déroule en 1919. Dans la chambre de son hôtel, le bien nommé Terminus, Feydeau n’est plus que l’ombre de lui-même. Gagné par la syphilis, en proie aux hallucinations, incapable d’écrire, il reçoit des visiteurs qui pourraient tout aussi bien être des personnages de son œuvre.

Situations rocambolesques, drôles de revirements, souples culbutes et quiproquos délectables… Tous les ingrédients sont au rendez-vous, mais la recette est pour ainsi dire épicée d’étrangeté. On ne vous en révèlera pas davantage : le plaisir de l’aventure tient en bonne partie au maintien du mystère. Disons simplement que le Prince des boulevards devra, qu’il le veuille ou non, « soigner sa sortie ».

Dans les habits du maître en déclin, Alain Zouvi brûle les planches. Le comédien a le souffle, la diction, la vivacité et la truculence, mais surtout la précision inouïe qu’exige le genre. Dans le rôle du directeur de théâtre, aveuglé par le désir, Frédéric Desager n’est pas moins captivant à observer. C’est bien simple, ces deux-là sont comme des poissons dans l’eau.

Dans le rôle de Jacques Feydeau, le fils, banquier constipé à la sexualité ambigüe, Jonathan Michaud est désopilant. Marie-Pier Labrecque, Hélène Mercier, Geneviève Rioux et Gabriel Sabourin lui-même complètent une impeccable distribution.

Vous aurez compris que l’aventure, si elle ne brille pas par son originalité, demeure des plus plaisantes. Le territoire a beau être connu, et même archi connu – les amateurs de formes nouvelles et de critique sociale resteront, cela va sans dire, sur leur faim –, il faut reconnaître qu’il est foulé avec une conviction qui force l’admiration.

Quoique par moments sexistes et homophobes – comme on dit : autres temps, autres mœurs –, les tirades et les traits d’esprit, livrés avec panache, font invariablement mouche. Difficile en somme d’adresser de véritables reproches à ce spectacle sans ralentissements, où rien ne dépasse. Une soirée pour rire de bon cœur, comme un relent d’été en plein automne.

Le Prince des jouisseurs

Texte de Gabriel Sabourin. Mise en scène de Normand Chouinard. Au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 11 octobre 2014.

 

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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