Critiques

Léonce et Léna : Amours automates et vaudeville satirique

Les Grands Ballets débutent leur saison 2014-2015 avec Léonce et Léna, un ballet onirique et enjoué du chorégraphe de renom Christian Spuck. L’œuvre, d’abord créée pour les ballets de Essen en 2008, s’inspire d’une comédie éponyme de Georg Büchner, célèbre dramaturge allemand du 19e siècle. Présentée pour la première fois à Montréal en 2010, cette chorégraphie de Spuck fait désormais partie du répertoire de la compagnie canadienne.

Léonce, prince du royaume de Popo et Léna, princesse du royaume de Pipi, sont promis l’un à l’autre. Le père de Léonce, le roi Pierre, véritable pantin du pouvoir, hébété, stupide et oublieux de son peuple, ordonne les préparatifs de ce mariage arrangé et se livre à des puérilités que ses magistrats s’empressent de vénérer. Rêveurs et ennuyés par leur existence oisive et sans surprise, refusant de se marier et de se soumettre aux normes imposées par leur condition princière, Léonce et Léna décident de prendre la fuite, mais leurs chemins se croisent. Ignorant tout l’un de l’autre, ils tombent amoureux.

Sous le couvert candide et accessible d’une romance fleur bleue aux accents de vaudeville, Léonce et Léna est en vérité une critique satirique et cinglante du pouvoir politique. Büchner (Woyzeck, La mort de Danton) l’a écrite en 1838  alors qu’il se trouvait dans un état d’urgence, de désillusion et d’indignation politiques, exilé en Suisse pour échapper au bâillon et à l’emprisonnement, après avoir rédigé un pamphlet révolutionnaire.

À bien des égards, cette étrange comédie aux accents philosophiques porte les stigmates du jeune activiste critique des structures politiques dominantes et rongé par le scepticisme quant à l’effectivité et la possibilité d’une révolution populaire imminente.

Directeur des ballets de Zürich depuis 2012-2013 et chorégraphe invité chez de nombreuses compagnies d’Europe et d’Amérique, Spuck a l’habitude de créer des ballets à partir de textes dramatiques et de nouvelles tels que Lulu de Frank Wedekind ou L’homme au sable de E.T. A. Hoffmann.

Néanmoins, pour qui connaît la langue et l’esprit de Büchner, le défi de la transposition chorégraphique était de taille : en effet, sans le recours des mots, comment rendre compte de la profondeur des réflexions existentielles et de l’intelligence des propos satiriques qui assurent la pertinence intemporelle de Léonce et Léna ?

Les corps et la scénographie sont éloquents : les contours du drame sont clairement lisibles malgré l’absence de dialogues et l’essence satirique irrigue l’ensemble du ballet.  Les scènes de chœur, particulièrement bien menées, présentent le peuple, le roi et les magistrats comme une assemblée de poupées mécaniques. Ces automates désarticulés évoluent dans un univers de carton-pâte qui ne va pas sans évoquer le mythe du village Potempkine. 

L’ennui léthargique et la langueur des personnages de Léonce et Léna sont admirablement traduits par de nombreux fragments dansés au sol. Sans oublier de ménager des espaces virtuoses de ballet classique, Spuck semble avoir emprunté aux codes de la danse populaire, de la commedia dell’arte et du comique burlesque. La figure du roi Pierre, tyran stupide et ubuesque,  provoque des moments de franche hilarité. 

Les arrangements musicaux de Martin Donner sont audacieux : les classiques viennois côtoient aussi bien la musique d’avant-garde que les succès populaires et les ballades. Spuck a cherché à actualiser l’œuvre de Büchner, tout en respectant son caractère fantaisiste et hors du temps. Il en résulte une esthétique scénographique hybride, à mi-chemin entre le conte de fée et le vaudeville contemporain : les perruques blanches Louis XVI et les fracs sombres sont associés à l’aristocratie et à la magistrature, tandis que la jeunesse princière trimballe une vieille radio à batteries qui diffuse du jazz et des standards américains populaires.

Il est difficile, voire impossible de témoigner de la beauté des images convoquées par certains dialogues de la pièce de Büchner, particulièrement les réflexions existentielles de Léonce, Valerio et Léna, en s’en remettant uniquement au langage des corps. Il semble que les deux personnages principaux perdent en complexité, confinés dans leurs rôles de jeunes amoureux las et alanguis. Toutefois, dans cette transposition chorégraphique assez fidèle, l’œuvre dramatique originale n’est pas trahie. 

Même si on privilégie parfois trop les aspects naïf, cabotin et grotesque de cette comédie au profit de son aura d’étrangeté et de sa profondeur philosophique, l’adaptation de Spuck est rafraîchissante, soignée et inventive. Et pour le spectateur qui n’a jamais lu la courte pièce de Büchner, la festivité, la vitalité et la splendeur du ballet lui donneront certainement l’envie de s’y plonger à son retour.

Léonce et Léna

Chorégraphie de Christian Spuck, d’après Georg Büchner. Une production des Grands Ballets Canadiens de Montréal. Au Théâtre Maisonneuve jusqu’au 27 septembre 2014.

 

À propos de

Andréane Roy est une jeune dramaturge, chercheuse et musicienne. Après une formation en chant, elle obtient un baccalauréat en études théâtrales et en littérature comparée de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM et de l’Université de Montréal.

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