Critiques

Sœurs : Deux colombes aux ailes cassées

Étrange pièce que ce dernier opus de Mouawad ! Beaucoup de parenté avec Seuls, sur les plans formel, dramaturgique autant que thématique, mais aussi des cocasseries, de la poésie, de la beauté, entrelardées de propos superficiels qui font songer à un divertissement estival. Et cela, incarné en solo, avec toute son âme, par une comédienne dont la souplesse, la justesse et la générosité constituent la marque de commerce : Annick Bergeron.

Au lieu d’un personnage se battant avec ses fantasmes comme dans Seuls, en voici deux successifs, qui finissent par entrer de façon aussi symbolique que surréaliste l’un dans l’autre !

Il y a d’abord Geneviève Bergeron, avocate montréalaise spécialisée en médiation dans des conflits internationaux, qui, juste avant de partir pour le Mali, doit se rendre à Ottawa donner une conférence sur la médiation, justement. Tempête de neige dehors, étudiants anglo-mous insignifiants – trouvant trop épicé le buffet syrien que la conférencière a fait préparer pour eux –, la quinquagénaire doit passer la nuit dans un hôtel au luxe clinquant, récemment converti en établissement « interactif »: dans la chambre, il faut dire à haute voix « light » pour contrôler la lumière ou la télé. « Light », car de toutes les langues offertes par le système, seul le français est en panne ! Ce qui a le don d’irriter Geneviève au possible. Cette frustration, ajoutée à une épuisante conversation téléphonique avec sa mère partie au Manitoba enterrer un frère qu’elle n’a pas vu depuis quarante ans, font en sorte que « Djeunevive Burger-On » (comme l’appelle le système vocal de sa chambre, frigo en tête) pète les plombs. Et voilà que, comme dans Seuls mais de manière moins artistique, le personnage transforme sa chambre en capharnaüm, avant de disparaître. Entourloupette mouawadienne dont il ne faudrait pas trop abuser…

Après la femme de ménage, la patronne (comiquement française) du Palace House Hotel, le policier, et même une série de personnages colorés sur l’écran de la télé, tous interprétés par Annick Bergeron, arrive l’autre femme importante de Sœurs : Leïla, incarnée par la même comédienne. Alter ego de Geneviève, elle est l’experte en sinistre envoyé de Montréal par la compagnie d’assurance. Depuis le décès de sa mère, c’est sur son père que Leïla doit veiller. Grand enfant, il rêve à un Liban devenu imaginaire avec le temps : thème cher à l’auteur.

Or voilà que, curieusement, les destins de Geneviève et de Leïla finissent par se rencontrer comme deux souffles malheureux, deux colombes aux ailes cassées, enfouies sous les gravats et les oreillers éventrés d’une chambre d’hôtel toujours aussi interactive. Il faut alors une certaine dose de poésie pour éviter de rire, à voir Leïla parler à… un matelas, qui lui répond, ou tendre un iPhone au lit ! Mais une fois la convention établie, on se laisse doucement entraîner par les mots, proférés autant que joliment projetés sur les murs et défilant latéralement ou verticalement.

Sœurs est plus désarçonnant que Seuls, aussi comique et lyrique, moins complaisant (la partie « performance » de Seuls m’avait agacé). C’est une pièce habile aussi, dans l’intégration réussie de séquences filmées, et surtout interprétée sans faille par l’autre alter ego de Geneviève, Annick, avec qui elle partage un même patronyme. On annonce déjà la suite de Sœurs : Frères, puis Père et Mère. Wajdi Mouawad, qui avait déjà annoncé la fin de son parcours théâtral après les sept tragédies de Sophocle, n’a heureusement pas dit son dernier mot.

Sœurs

Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Une production Au Carré de l’Hypoténuse et Abé Carré Cé carré. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 7 février 2015.

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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