Critiques

Julie, tragédie canine : Ostie d’chien !

Étonnante soirée hier à Premier Acte. La tragédie canine apprêtée à la sauce d’une comédie de situation est un sitcom classique, solidement ficelé : deux couples en péril à cause… d’une petite chienne devenue l’obsession amoureuse (et pathologique) de Laurence.

Guillaume, tout à un match de baseball à la télé, laisse s’échapper Julie, le « bébé » de Laurence, sa passion absolue, celle qui s’est emparé de tous ses sentiments. Le pauvre bougre devient alors le pire rejet de l’univers, il est ostracisé de la vie de Laurence et se réfugie chez leurs amis communs Jade et JF. Les quatre protagonistes se retrouvent alors emportés dans un tsunami de quiproquos, de mensonges, d’esquives, d’entourloupes, de revirements et de presque rédemption, comme il se doit dans une situation inextricable qu’un simple gros bon sens aurait résolue en un tournemain. Il faut jouer le jeu.

Les jeunes créateurs du Collectif du Vestiaire ont confié la mise en scène à Jean-Philippe Joubert du théâtre Nuages en pantalon. Joubert installe la pièce dans l’urgence, une urgence magnifiée par le débit rapide des filles, volontaires, déterminées, hystériques, en contrepoint aux garçons, veules, sans imagination ni ambition, englués dans les jeux vidéo et autres écrans à manettes. Un cinquième personnage, joué par Joubert lui-même, amant de Jade n’apparaît que lors des parties de jambes en l’air avec cette dernière, le tout en projection vidéo. Ce personnage projeté est l’image de la réussite, un winner à qui tout réussi et qui consume la vie par tous les bouts : affaires à succès, immobilier, femmes… La légèreté de l’être.

Le décor efficace en modules rotatifs permet de passer d’une maison à l’autre, les murs servant à la fois d’écrans et de révélateurs. Quelques scènes particulièrement réussies utilisent ce dispositif pour dynamiser encore plus la tragédie. Des ouvertures dans le mur permettent une juxtaposition du corps réel avec l’image projetée, un jogging statique nous fait traverser le quartier au complet en déroulement vidéo sur les murs arrière. Bien qu’en mode audio seulement, on voit littéralement la petite chienne se déplacer dans l’appartement. Ces quelques trouvailles signées Joubert viennent pimenter la comédie, mais ne suffisent pas à tuer quelques longueurs.

Notons toutefois une belle cohérence dans l’ensemble du spectacle, le ton des comédiens est finalement juste, malgré mes réticences du début où je trouvais Nicolas Drolet (JF) et Samuel Corbeil (Guillaume) plutôt fades. Mais cela tient à leur personnage qu’ils finissent par habiter correctement. Pascale Renaud-Hébert, totalement déraisonnable et hystérique, soutient avec brio cette exécrable Laurence qu’on voudrait avoir perdue avec sa Julie tant aimée. Mary-Lee Picknell propose une Jade vraiment crédible dans ce rôle de jeune louve, immensément ambitieuse, qui est prête à toutes les manigances pour atteindre son but.

Étonnante proposition donc que cette Julie, tragédie canine, théâtre bien fait et sans prétention, sur les effets dévastateurs des animaux chez les humains. Construire une pièce de deux heures avec un argument aussi ténu est déjà un exploit en soi. Mais comme s’exclama ma voisine à la fin, en parlant de la chienne : « Moi, je l’aurais bottée depuis longtemps ! ». Une pièce légère pour tout public, qu’on pourrait bien retrouver dans certains théâtres d’été.

Julie, tragédie canine

Texte de Samuel Corbeil et Pascale Renaud-Hébert. Mise en scène de Jean-Philippe Joubert. Une production du Collectif du Vestiaire et Nuages en pantalon. À Premier Acte jusqu’au 14 mars.