Critiques

Illusions : Jusqu’aux tréfonds de l’âme

Ivan Viripaev est un dramaturge étonnant : il réussit à aborder des questions existentielles sans en avoir l’air, en procédant par touches successives et en nous proposant une collection de fausses vérités qui nous ramènent finalement à l’essentiel de ce qui fait notre condition humaine.

Fin 2013, Carmen Jolin, directrice artistique du Prospero, avait convié l’auteur russe sur les planches de son théâtre, avec Oxygène, dans une mise en scène survoltée de Christian Lapointe (Prix de la critique 2013-2014 dans la catégorie « Meilleure production, Montréal »). Elle récidive 15 mois plus tard avec Illusions, confiant cette fois les rênes à Florent Siaud, un jeune et talentueux metteur en scène actif aussi bien en France qu’au Québec (on se souvient de sa magnifique mise en scène de Quartett, d’Heiner Müller au Théâtre La Chapelle au printemps 2013).

Disons-le tout de suite, la réussite est totale!

Si Oxygène était explosif et viscéral, Illusions est doux, insidieux et offre une lenteur enveloppante qui happe le spectateur et le fait voyager jusqu’aux tréfonds de l’âme humaine. Deux hommes et deux femmes (Paul Ahmarani, David Boutin, Évelyne de la Chenelière, Marie-Ève Pelletier) nous y racontent des épisodes de la vie de quatre octogénaires qui, au seuil de la mort, ont vu leurs convictions profondes ébranlées.

Ils s’appellent Sandra, Dennis, Albert, Margaret, ils s’aiment d’amour et d’amitié depuis plus de 50 ans, et ils sont conviés sur scène par des témoins qui pourraient être leurs petits-enfants, et qui nous font entendre leurs mots, partager leurs doutes, vivre leurs émotions.

Les acteurs s’adressant directement à nous (« Je vais vous raconter l’histoire de… ») au lieu de converser entre eux, on est plongé dans une sorte de conte, et la parole prend le pas sur l’action. Bien sûr, la mémoire et l’interprétation de celui qui raconte déforment la réalité, brouillent les cartes, si bien que l’on n’est jamais tout à fait sûr de ce qui s’est réellement passé. Mais peu importe, car ce que Viripaev nous montre ainsi, c’est que les apparences sont trompeuses, que tout est subjectif, que l’on peut se leurrer soi-même comme on leurre les autres. Un simple éclair de pensée peut modifier radicalement nos perspectives et remettre en question le sens de notre vie.

La mise en scène de Florent Siaud, d’une grande beauté formelle, fait admirablement ressortir les enjeux du texte. Il est question d’amour (« Le véritable amour est-il forcément réciproque? »), d’engagement, de gratitude et d’occasions ratées. Les grandes questions sous-jacentes sont : pourquoi faire le choix de continuer à vivre (ou pas), quel est le sens de nos actions, comment trouve-t-on sa place dans le monde? « Sandra a compris que la vie est composée de menus éclats multicolores », dira l’un des narrateurs. Et Margaret avant de mourir répète désespérée « Il doit pourtant bien y avoir tout de même un minimum de constance dans ce cosmos changeant. »

Siaud a travaillé avec plusieurs de nos grands metteurs en scène : Denis Marleau, Brigitte Haentjens, Jérémie Niel, et on sent un peu de chacun d’eux dans son travail : jeux de pénombre, scénographie comme une métaphore de ce qui se joue devant nous, précision de la direction d’acteurs, effets sonores sur les voix…

Au début, l’espace est vide, la lumière bleutée, c’est de la mort que l’on nous parle. Quand on évoque la vie des octogénaires, l’ambiance évolue, devient celle d’un pique-nique à la plage, puis celle d’une soirée-cocktail. Les comédiens nous parlent le shaker à la main, ce qui crée un effet de distance et d’incongruité, tout en nous rappelant que les quatre personnages du récit étaient avant tout des amis, comme le sont les narrateurs, qui entre deux tableaux dansent ensemble sur de la musique électronique sous des lumières clignotantes.

Les projections, immersives et sublimes, reflètent l’idée de changement de perspective. Tout comme la bande sonore (bruits des vagues, discrets chants d’église, pluie), elles évoquent à la fois l’éternité et la mouvance.

Le texte de Viripaev est à la fois profond et plein d’esprit et les comédiens comme la mise en scène font admirablement ressortir son humour (la scène de karaoké qui résume l’histoire est proprement hilarante). Il faut saluer la performance des acteurs, qui ont su insuffler à chacun des narrateurs une personnalité propre, évitant ainsi au récit toute forme de monotonie. Les rapports qu’ils installent entre eux, à notre égard et vis-à-vis de ceux dont ils racontent la vie, transpirent la bienveillance, nous rappelant que l’amour et l’amitié sont nos plus belles raisons de vivre.

Illusions

Texte de Ivan Viripaev. Mise en scène de Florent Siaud. Une production du Groupe de la Veillée. Au Théâtre Prospero jusqu’au 11 avril 2015.

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