Critiques

Cuisiner avec Elvis : Satire bien tournée

Sombre comédie que celle-ci, créée à Édimbourg en 1999, où elle a connu un succès immédiat. Cette pièce du Britannique Lee Hall, auteur de Billy Elliot, nous entraîne dans un tout autre univers. Cuisiner avec Elvis met en présence quatre personnages aux prises avec de sérieux problèmes relationnels. Le Théâtre Urbi et Orbi et son directeur artistique Yvan Bienvenue, qui en signe la traduction, ont eu raison de s’emparer de cette œuvre et d’en confier la mise à scène à Philippe Lambert. Grinçante et réjouissante, la production présentée à la Licorne mérite le détour.

Sur la musique tonitruante, annonciatrice de bouleversements, de 2001, l’Odyssée de l’espace, une adolescente (crédible Catherine Leblond) entre en scène en poussant le fauteuil roulant de son père (étonnant Stéphane Jacques), qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Personnificateur d’Elvis Presley, auquel il s’identifiait au point de donner des spectacles accoutré des costumes et attributs du King, le voici devenu « légume », après un grave accident de la route. Dans cet état de paralysie et d’aphasie, il va assister à la dérive des deux femmes de sa vie.

Alors que sa fille, boulimique, prend plaisir à faire la cuisine et à prendre soin de son infirme de père, sa mère (intense Sandrine Bisson), anorexique, dévergondée, préfère se soûler, et ramène un jour à la maison un jeune pâtissier (suave Frédéric Lemay) de 26 ans, dont elle fait son amant. Petit à petit, elle laisse ce dernier s’installer, au grand dam de l’adolescente coincée pour qui ça ne se fait pas. Les engueulades entre mère et fille prennent ici des tournures mémorables. En femme au bord de la crise de nerfs, Sandrine Bisson, frustrée, quasi hystérique, brûle les planches.

Lorsque, en flashback, Stéphane Jacques enfile costume, cape, perruque et verres fumés pour interpréter l’un ou l’autre succès du roi du rock’n’roll, transformant la scène en hilarant cabaret, l’acteur atteint également un sommet de délire auquel le public cède joyeusement. La présence du jeune amant naïf, qui, tel le visiteur dans le film Théorème de Pasolini, baise la mère, puis la fille, avant de masturber le père pour le soulager… offre au comédien, dont la fraîcheur réjouit, de beaux moments cocasses. Le drame familial est traité avec tant d’outrance qu’on ne peut qu’en rire.

Oui, il y a du sexe, de l’alcool, des répliques cinglantes dans ce brûlot absurde, qui, mine de rien, dresse peu à peu un portrait satirique assez féroce de notre Amérique, de notre monde moderne en mal d’amour, en mal de dignité. Surtout, à ne pas prendre au premier degré!

Le metteur en scène et son équipe ont su rendre cet univers loufoque avec invention et générosité.

Cuisiner avec Elvis

Texte de Lee Hall. Traduction d’Yvan Bienvenue. Mise en scène de Philippe Lambert. Une production Urbi et Orbi, présentée à la Petite Licorne jusqu’au 8 mai 2015.

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

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