Critiques

L’Autre Hiver : Verlaine et Rimbaud dans un bateau

Deux hommes aux voix métalliques, 28 mannequins aux airs d’androïde et une musique tantôt lyrique tantôt spectrale. « Opéra fantasmagorique » sur la passion tragique de Verlaine et Rimbaud, L’Autre Hiver de Normand Chaurette, Denis Marleau, Stéphanie Jasmin et Dominique Pauwels tourne résolument le dos à toute approche historicisante ou biographique au profit d’une fiction onirique largement nourrie par l’emploi de nouvelles technologies de l’image et du son.

Créée pour Mons, capitale européenne de la culture 2015 en réponse à une commande de la maison de production gantoise LOD muziektheater, cette pièce conclut le printemps européen de Denis Marleau qui a signé la mise en scène d’Innocence de Dea Loher à la Comédie-Française avant d’entamer une tournée internationale.

Sur un plateau habillé en bateau perdu dans la brume, entourées de passagers aux commentaires acerbes, les deux icônes littéraires interprétées par les sopranos Lieselot De Wilde et Marion Tassou jouent leur amour tumultueux comme des enfants jouent au prince et à la princesse. Ou presque. Car si le sérieux des jeux de bambins traverse l’ensemble de la représentation, manque l’enthousiasme qui rend si réjouissantes les imaginations juvéniles.

Les poètes amoureux de L’Autre Hiver ont la tristesse et l’apathie d’enfants rêvés par des adultes désenchantés. Tristesse qui, loin d’émouvoir, créée une distance symbolisée par le rideau noir semi-opaque tendu devant la scène au début du spectacle. La toile a beau se relever au bout de quelques minutes, le flou initial ne fait que s’intensifier au fil de la croisière qui paraît s’étirer à l’infini. Malgré une scénographie et des vidéos à l’étrangeté envoûtante, cette création à huit mains se perd dans sa propre spectralité et ne parvient qu’à susciter l’ennui.

L’idée d’une rencontre entre l’écriture éclatée et polyphonique de Normand Chaurette, le langage hypnotique du metteur en scène des Aveugles et de sa collaboratrice Stéphanie Jasmin ainsi que la musique mi-expérimentale mi-romantique du compositeur flamand Dominique Pauwels était pourtant prometteuse. En choisissant de croiser des souvenirs d’enfance de Verlaine et le récit de la passion des deux poètes, Normand Chaurette ouvrait à priori un terrain idéal pour une exploration commune du spectre, figure centrale des univers par ailleurs très différents des quatre artistes réunis dans L’Autre Hiver.

Hélas, les dialogues éthérés de l’auteur connu entre autres pour ses réécritures de Shakespeare ne parviennent pas à entrer dans une relation constructive avec les mannequins qui occupent le premier plan de la scène ni avec le mélange de musique live – six musiciens sont présents sur scène, à demi cachés par les poupées grandeur nature – et d’enregistrements conçu par Dominique Pauwels.

Un spectre a beau échapper à l’espace-temps classique, sa présence sur une scène de théâtre lui impose une certaine matérialité qui doit être aussi lisible que n’importe quel objet théâtral. Quitte à ce que cette lisibilité ne révèle que mystères et enchantements. Or le couple mythique de L’Autre Hiver navigue entre tant d’entre-deux qu’il finit par se dissoudre dans l’unique tableau qui abrite ses déconcertants allers et retours entre ressassement du passé et délires mystiques. Dans cet « opéra fantasmagorique », « je » est tellement un autre qu’il finit par n’être plus personne.

Le chœur de passagers – ou d’élèves londoniens de Verlaine, on ne sait pas trop – contribue largement à l’éparpillement des spectres. Changeants en fonction de la subtile création lumière d’Éric Soyer, les 28 pantins animés par des projections vidéo sont aussi hybrides que les deux héros de la pièce. Leur degré d’humanité varie autant que la teneur de leurs propos, qui parasitent l’échange des poètes qui n’avait vraiment pas besoin de ça. Si l’on évite le naufrage c’est donc de justesse, grâce à la qualité intrinsèque des trois langages qui échouent à se rencontrer.

L’Autre hiver

Texte de Normand Chaurette. Mise en scène, scénographie et vidéo de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. Musique et installation sonore de Dominique Pauwels. Une production LOD muziektheater, Le Manège.mons et UBU, en tournée en Belgique, en France et Québec jusqu’en juin 2016. Au Centre national des Arts d’Ottawa, du 25 au 28 mai 2016.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *