Critiques

A Game Of You : Devenir la fiction de l’autre

D’entrée de jeu, A Game of You est un dispositif apparemment pour une personne ; mais de fait il n’en est rien. Entraîné dans des pièces de même gabarit, à peu près également organisées, le spectateur-acteur se multiplie à la fois dans les miroirs et dans les reflets sonores, puis bientôt dans les autres visiteurs ou comédiens, qui l’accompagnent ou le confrontent aux sur-moi successifs qui jalonnent ce parcours.

De fait cela se passe dans six chambres noires, petites pièces au miroir, habitées d’une ou deux chaises, d’écouteurs, de figurines, d’un carnet de notes, d’un verre d’eau. Retenons surtout le miroir, cet étrange objet qui est à la fois concret et irréel parce qu’il propose une parallaxe que le cerveau ne peut décrypter spontanément. En se regardant dans le miroir, de manière prolongée, le regard devient celui d’un autre qui nous observe. Cet effet fulgurant est le premier éveil de la conscience chez l’enfant.

Nous avons le sentiment d’être dans une chambre noire où le photographe développe ses images. On ne peut pas savoir ce qui s’y cache avant que la pellicule n’ait baigné dans le « révélateur ». Ainsi dans ce « jeu de toi », le spectateur, unique mais emporté dans une manigance implacable, est le sujet même de la mise en scène où il est littéralement pris en otage, sollicité, déplacé de lieux en lieux.

Tout comme l’acide dans les bassins de la chambre noire, les interprètes nous révèlent à nous-mêmes en nous invitant à créer un personnage fictif, autour du visiteur qui nous succède dans cette machinerie. Le spectateur-acteur devient l’inventeur de sa propre vie par le biais de cette fiction où forcément il se projette, bien à son insu.

Le lecteur aura compris le cul-de-sac où se trouve le critique, spectateur-créateur, qui doit parler d’un spectacle sans n’en rien révéler. Dans ce jeu sur l’identité, A Game of You est comme un exercice de psychanalyse, où le monde n’est autre qu’un reflet transformé dans nos yeux, le regard nimbé à travers le miroir, soit-il d’Alice ou de la police. Il s’agit de ce moment d’incertitude où nous plongeons dans nos propres yeux.

Que le spectateur retienne qu’il n’en sera pas un, qu’il sera au cœur même de cette construction entre fiction et vérité, entre matière tangible et insaisissable. Et puis ce jeu est aussi une projection sur l’autre, le suivant qui est emprisonné dans la même implacable machinerie. Et les comédiens-guides, les grands manipulateurs de cette manigance, sont si adroits et si simplement convaincants qu’on leur confie une grande part de nos secrets, projetés à travers la fiction du personnage devant nous, tout juste de l’autre côté du miroir.

Ce dernier volet d’une trilogie pour spectateur unique de la troupe belge Ontroerend Goed est un pur moment d’émerveillement. Il y a du risque, de l’inconnu et surtout un immense titillement de l’esprit lorsque l’on découvre finalement l’ingéniosité du dispositif. Je m’en voudrais de dévoiler le clou, mais l’effet-surprise de ce jeu de l’esprit autour de l’identité, ne trouve son entier déploiement qu’une fois arrivé chez soi. Il faut le faire.

En centrant l’objet du théâtre sur le spectateur, A Game of You nous entraîne dans un périple à la  découverte de soi et de l’autre, où l’on voit que l’écart entre les deux est très mince. On constate ici que ce monde fait d’images, de suggestions, de subterfuges se fabrique de fait dans notre subjectivité. En écho au « Je est un autre » de Rimbaud, cette production soulève la question sur l’unicité des individus dans une dynamique de l’économie où nous sommes tous interchangeables.

Il est encore temps, courrez vivre cette expérience jouissive de la conscience qui se révèle à elle-même !

A Game of You

Concept de Sophie De Somere. Production de Ontroerend Goed (Belgique). Présenté à Méduse à l’occasion du Carrefour international de théâtre, jusqu’au 27 mai 2015.

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