Critiques

La Peau d’Élisa : Les lumineuses confidences de Mama Prassinos

Un sourire timide au coin des lèvres, vêtue d’une tenue contradictoire – pantalon de jogging noir et haut semi-transparent, tentative pas tout à fait concluante de séduction – Mama Prassinos attend. Elle ose un regard dans la salle, un instant. Puis ses yeux regagnent le vide. Ils hésitent. Fouillent à nouveau parmi le public. À l’affût du bon moment et du bon visage, sans doute. Une confidence ne se chuchote pas à l’oreille du premier venu, surtout lorsqu’il y est question de rencontres et d’amour, de peau et d’une mort jamais nommée mais présente en creux, derrière chaque étreinte et chaque détail.

Pleine de ces petites choses qui remplissent une vie, La Peau d’Élisa de Carole Fréchette est des pièces qui ne font sens que dans une atmosphère intimiste baignée d’étrange. Mama Prassinos l’a bien compris. Sur une scène occupée d’un grand miroir et d’un banc, la comédienne française fait osciller son récit entre fantaisie et réalisme par la seule grâce d’un jeu dont la tendresse suggère une douleur profonde. Et une angoisse plus grande encore.

Quatre Élisa en une

Mama Prassinos, qui a longtemps joué dans les spectacles de Marcel Maréchal au Théâtre National de Marseille puis au Théâtre du Rond-Point à Paris, ne signe pas vraiment avec La Peau d’Élisa sa première mise en scène. Non qu’elle se soit déjà essayée à cette pratique. Pour trouver le ton, les silences et les lumières justes, elle a adopté une méthode proche de celle qu’a utilisée Carole Fréchette pour répondre à un projet de création belge intitulé Écrire la ville qui a donné lieu à La Peau d’Élisa. À savoir une récolte de sensibilités diverses qu’elle a ensuite fondues dans une création bien personnelle.

Les metteurs en scène Félicie Artaud, Gilbert Désveaux et Dag Jeannerret se sont avec bonheur prêtés au jeu proposé par Mama Prassinos. Loin de s’y illustrer par le spectaculaire d’un décor ou la singularité d’une direction d’acteur, tous trois se sont mis au service de la quarantaine douce et rayonnante de la comédienne et de l’écriture pleine de candeur et de poésie de Carole Fréchette.

Parole mystique

Dans la petite chapelle du Théâtre des Halles d’Avignon où a été créé le spectacle, la parole basse de Mama Prassinos et les quelques apparitions de Brice Carayol ont trouvé un écrin parfait. Bien à l’abri du tumulte festivalier, les récits amoureux d’Élisa résonnent comme des contes mystiques. Toujours égale à elle-même, jouant avec talent un désir d’attirer l’attention contrarié par une timidité maladive, la narratrice dit avec générosité les émois de la galerie de personnages qui peuplent la solitude d’Élisa.

La discrétion de l’Élisa de Mama Prassinos est celle d’une passeuse. D’une Shéhérazade qui ne parle pas seulement pour sauver sa vie, mais aussi pour donner du plaisir à qui l’écoute. Si elle raconte les histoires de Yann, de Siegried et de Ginette, c’est pour dire qu’en se rencontrant, deux tristesses peuvent devenir lucioles. Le récit-cadre de la pièce est intelligemment souligné par le miroir, qui en plus de renvoyer au public son image déformée suggère sans l’illustrer la métamorphose du personnage éponyme. Entre deux histoires, l’imaginaire se déploie. Où l’on peut loger tout le surplus de peau d’Élisa, et bien d’autres choses.

La Peau d’Élisa

Texte: Carole Fréchette. Mise en scène: Mama Prassinos. Avec Brice Carayol et Mama Prassinos, sous le regard de Félicie Artaud, Gilbert Désveaux et Dag Jeannerret. Au Théâtre des Halles (Avignon), à l’occasion du OFF d’Avignon, jusqu’au 26 juillet 2015.

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