Critiques

Moby Dick : Plus qu’une chasse à la baleine

Dominic Champagne, on le sait, est un écologiste très actif.  Dans le Moby Dick d’Herman Melville, il a d’abord vu la naissance du mythe américain qui veut que l’homme puisse dompter la nature pour assouvir ses besoins.

Ainsi en va-t-il de la chasse à la baleine au XIXe siècle, alors qu’on massacre les cétacés pour en faire de l’huile qui éclairera et chauffera les maisons. Cette activité a entrainé les hommes dans une vie très dure, faite de privations et de souffrances, en mer durant plusieurs années, hommes qu’on a  exploités au profit d’actionnaires toujours plus avides. Tirer la sonnette d’alarme contre ce genre de comportement, particulièrement d’actualité au Canada en cette période du tout au pétrole, lui est apparu un geste citoyen à faire. Il n’en fallait pas plus pour qu’il s’embarque avec Bryan Perro, l’auteur de la célèbre série pour les jeunes Amos Daragon, dans cette entreprise casse-gueule d’adapter au théâtre le roman de près de 700 ou 900 pages (selon l’édition !) de l’auteur américain.

Bien sûr, le roman est plus qu’un récit de la chasse à la baleine. Car sur le Pequod, on s’apercevra rapidement que l’objectif n’est pas seulement, même pas surtout, de chasser la baleine mais bien de chasser une baleine : cette Moby Dick qui a rendu infirme le capitaine Achab. Par sa force de conviction, celui-ci persuade ses hommes de le suivre dans sa quête.   D’ores et déjà, il ne s’agit plus de remplir la cale d’huile mais bien de poursuivre Moby Dick autour du globe pour que s’assouvisse la vengeance du capitaine.  Certains y trouveront un écho à leur propre quête : le jeune Ishmael, qui était monté à bord du navire pour se « donner l’impression d’exister » et Queequeg, le « sauvage », qui rêve de revoir son île.

Voilà un beau récit d’aventure. Et c’est d’abord l’aventure hors norme de l’équipage du Pequod que le metteur en scène offre aux spectateurs du TNM. Dans un décor imposant et ingénieux de Michel Crête, transformé parfois par des projections et par des éclairages  ténébreux ou sanguinolents, comédiens et acrobates se rejouent les scènes de poursuite et de mise à mort. Le navire tangue dans la tempête et les baleinières encore plus. Des musiciens, et une chanteuse, soulignent l’action à grands renforts d’emprunts folkloriques ou d’accents rock. Effets garantis.

On retrouve ici le goût de Dominic Champagne pour ce qui bouge et éclate (influence de son travail au Cirque du Soleil ?). Le metteur en scène plonge ses personnages dans un maelström métaphorique de l’univers dans lequel il voit l’humanité s’agiter et se perdre.  Car, on le devine rapidement, ce combat d’Achab contre la baleine est un combat perdu d’avance. La nature, immense et aveugle, est plus puissante que l’homme et il faut la respecter. C’est le message.

Et pourtant, le spectateur s’attache à Achab (bien « senti » par Normand d’Amour), comme les marins du Pequod. Qu’est-ce qui fascine dans ce personnage, pétri d’orgueil, obsessif,  prétentieux, malgré cette certitude que l’on a qu’il va entraîner tout le monde dans la catastrophe ? Sûrement, aime-t-on voir en lui celui qui tient tête, qui refuse « Dieu », ou le destin, celui qui s’efforce d’être libre. Pour certains lecteurs de Melville, Achab n’est pas celui qui perd contre la nature, mais cet homme qui, parfaitement conscient de son choix, va à la rencontre de la mort. Celui qui se lance le défi de faire face à l’innommable.

Si la part de réflexion philosophique de l’œuvre de Melville transparaît ici et là dans le texte de Bryan Perro et Dominic Champagne, on doit admettre que ce n’est pas cette dimension qui ressort le plus du spectacle. Les concepteurs ont très bien « illustré » les épisodes clés du roman de Melville, mais ce parti pris pour l’illustration tend à réduire l’ouvrage à un récit d’aventure… ou à un pamphlet.

Moby Dick

Texte de Bryan Perro et Dominic Champagne, d’après l’œuvre de Herman Melville. Mise en scène de Dominic Champagne. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et du Théâtre Il va sans dire, présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 17 octobre 2015.

À propos de

Docteure en sémiologie théâtrale, elle a été professeure de 1979 à 2011. Membre de la rédaction de JEU (puis rédactrice en chef et directrice) de 1988 à 2003, elle a présidé l’Association québécoise des critiques de théâtre de 1996 à 1999 et, de 2004 à 2007, travaillé à la Délégation générale du Québec à Paris.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *