Critiques

Je ne veux pas marcher seul : Même pas peur !

Étonnant, parfois, comme le théâtre peut viser juste sans l’avoir trop prémédité. Avec son nouveau spectacle, la compagnie Joe Jack et John (Just fake it, AVALe…) s’intéresse au phénomène de la peur, notamment en milieu urbain. Présentée in situ dans un édifice industriel au bout de la rue Beaubien Ouest, leur performance déroute, interroge, fait réfléchir et rire jaune.

Alliant des aspects d’art visuel, des projections par ordinateur et une caméra en direct, des éléments théâtraux, musicaux et des chorégraphies dansées, Je ne veux pas marcher seul met en scène et en question notre propension à la peur, à toutes sortes de peur, réelles ou fictives, générées en nous et par nous, ou imposées de l’extérieur, martelées par d’autres, puis intériorisées.

Diffuse et louvoyant comme ce sentiment qui peut nous prendre au moment où l’on s’y attend le moins, la représentation orchestrée par Catherine Bourgeois et son équipe joue sur le malaise du spectateur. Non sans humour se multiplient les effets de surprise, lumière frontale et bruit soudain, cris, combats et pénombre, lenteur et silences, et l’utilisation d’objets chargés d’une symbolique troublante, masque et tête d’animal, cagoule et bâton, ourson et poupée.

Autour du personnage d’un jeune Noir à la fragilité tout enfantine (joué par Edon Descollines), évoluent des êtres inquiétants : un grand homme à tête d’ours en salopette orange (Étienne Thibeault), une fille portant un masque de caoutchouc de type passe-montagne maniant un grand bâton (Dorian Nuskind-Oder) et un garçon cagoulé à longue tignasse (Francis Ducharme), ce dernier, intense, osant quelque danse endiablée sur un slam improvisé par Edon.

Faisant écho aux peurs nommées par les spectateurs, à qui on a demandé à l’entrée d’inscrire sur papier une peur personnelle, Ducharme s’avance avec son micro vers une spectatrice : « Avez-vous peur quand on s’approche de vous avec un micro ? Avez-vous peur des inconnus ? Avez-vous peur de vous faire attaquer par un adolescent noir ? Avez-vous plus peur des adolescents blancs ? Avez-vous déjà eu peur d’être un échec ? » Et ainsi de suite, chaque question suscitant de courtes réponses timides, mais ouvrant dans l’esprit de chaque membre de l’assistance de grandes réflexions sur ses propres frayeurs.

La nomenclature des dix plus grandes peurs, faite par le même interprète, citera les attaques terroristes, les araignées, les communistes, les féministes, les ours et les musulmans notamment, et se terminera par… l’intimité. Puis, la jeune femme gonflant des ballons jusqu’à ce qu’ils éclatent comme des détonations, les garçons jouent les victimes tombant sous les balles, Edon applaudissant : « Bravo ! C’était très drôle ! » Un vrai jeu de fous suivi d’un long et lourd silence.

Dans le contexte des récentes tueries parisiennes, difficile de rester indifférent à cette représentation chaotique où les peurs, les sources d’où elles proviennent et tout ce qui les nourrit, se conjuguent à la violence irrépressible qui semble sourdre des mêmes puits : l’ignorance et le refus obstiné d’en sortir. Un mal social bien plus profond, hélas, qu’on ne voudrait le croire.

Je ne veux pas marcher seul

Texte collectif, avec la collaboration de Kevin Williamson. Conception et mise en scène de Catherine Bourgeois. Une production de Joe Jack et John, en codiffusion avec les Écuries. Présenté au 435, rue Beaubien Ouest jusqu’au 5 décembre 2015.

À propos de

Journaliste depuis une trentaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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