Critiques

Animaux : Ces frères mystérieux

Après avoir revisité l’histoire des Canadiens français, voilà que le tandem Alexis Martin-Daniel Brière, toujours à la recherche de continents nouveaux, s’invite dans l’univers autrement mystérieux de ces frères, l’autre moitié des vivants, avec lesquels nous partageons la Terre.

N’avons-nous pas en commun la chair dont nous nous nourrissons tous, mais aussi le souffle de vie: «animal» ne vient-il pas d’anima comme «âme»? Mais qui sont-ils? Nous les côtoyons depuis toujours, ils nous restent pourtant étrangers. À quel monde donnent-ils accès? D’ailleurs, vivent-ils vraiment dans notre monde? De quoi les privons-nous en les domestiquant? Le NTE ne se contente pas de raconter leur vie, ou de formuler des hypothèses à leur sujet. Il en fait non seulement les personnages principaux, les vedettes, mais les comédiens de leur histoire. À ma connaissance, c’est la première fois que des animaux jouent leur propre rôle sur une scène, sans être dressés comme au cirque ni enfermés comme au zoo.

Et le jour où j’y étais – la représentation se donne à midi pour respecter leur rythme biologique et… leurs heures de repas, je suppose −, ils ont été parfaits, chacun dans leur rôle. Les poules allaient et venaient, curieuses, gourmandes et dociles. Le chien quêtait les caresses, en familier de l’homme qu’il est depuis des millénaires. Le chat n’acceptait qu’un instant de jouer les vedettes. Le petit cochon rose se goinfrait, comme on l’attendait de lui. Et la patiente vache brune nous regardait de ses grands yeux énigmatiques. En fait, non, ils ne jouaient pas, ils se contentaient d’être, nous imposant leur présence, à la fois opaques et transparents.

Daniel Brière leur a attribué une vaste aire, dont Jean Bard a fait – le choix paraît assez évident − une sorte de cour de ferme jonchée de sciure de bois, où se promener en toute liberté, avec d’un côté, le poulailler, de l’autre, l’aquarium des poissons, le bocal des grillons, le côté des humains étant limité à une table et à un four à micro-ondes… Et aux deux comédiens. Mais, à part quelques sketches, ceux de la cérémonie du thé et de la ferme, notamment, Sophie Cadieux et Hubert Proulx semblent être là pour s’occuper des animaux. Ils sont, en quelque sorte, nos représentants sur scène, les témoins et les révélateurs de la rencontre entre notre univers, nos occupations, notre biologie et les leurs.

Cette rencontre se fait sous le signe de la poésie qui émane de la présence même des bêtes, et de l’humour, qui n’est jamais très loin de la réflexion sérieuse dans les productions du NTE. Humour concerté quand Hubert Proulx en kilt, traînant une chèvre sur un air de cornemuse, frappe une boule qui se transforme, projetée sur le mur du fond, en balle de golf. Le repas du couple humain, parallèle et semblable à celui du cochon, tous trois le nez dans l’écuelle, est  aussi un  tableau particulièrement réussi. Notre parenté avec la nourriture est illustrée avec brio par une autre scène où Cadieux nourrit alternativement le chat et… Proulx, dans sa naturelle nudité.

Nous avons eu droit également à quelques démonstrations du principe d’indépendance des animaux  quand le chien, par exemple, au lieu de jouer avec la balle que lui proposait la comédienne, s’est entêté à renifler des odeurs, visiblement beaucoup plus intéressantes pour lui. Autre moment délicieux, celui où les cocottes se sont invitées à la cérémonie du thé, filmées et projetées en gros et à hauteur de poule.

Il reste que, selon son habitude, Alexis Martin a nourri sa pensée d’une recherche solide sur le comportement animal, en particulier dans les travaux du biologiste allemand, père de l’écologie, Jakob von Uexküll. Les textes enregistrés par Anne Dorval et Pierre Lebeau se présentent ainsi comme le commentaire théorique de la conduite des humains et des animaux devant nous.

Des thèmes, centrés sur les notions d’espace et de temps, illustrés par les comédiens, mais aussi par les projections (photos, graphiques de Pierre Laniel), structurent  le spectacle. Les escargots, les baleines, les oiseaux-mouches partagent-ils le même temps que nous? Ces poissons qui tournent éternellement dans leur aquarium, connaissent-ils aussi l’ennui? Et sommes-nous déterminés par des marqueurs, comme les abeilles ou l’araignée?

Animaux se termine comme il a commencé, par une question: «Qui est là? Je voudrais savoir qui tu es?». Les animaux ne répondront jamais, mais ce jour-là, j’ai eu un peu l’impression de partager avec eux «ce rêve qui s’appelle une vie sur Terre».

Animaux

Texte d’Alexis Martin. Mise en scène de Daniel Brière. Une production du NTE. À l’Espace libre jusqu’au 20 mars 2016.

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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